On annonce de toute part « le sacre de l’amateur », l’avènement de la « démocratie technique » et des « sciences citoyennes »… Est-ce de l’optimisme béat ? Qu’en est-il réellement de la place des citoyens dans la production des savoirs légitimes aujourd’hui ? Et comment cette place s’est-elle négociée et renégociée dans l’histoire ? Voici un état des recherches sur la question.
Le xxie siècle sera-t-il le siècle d’un nouvel amateurisme dans les sciences et de l’avènement d’une démocratie technique ? Nombre de travaux récents mettent l’accent sur l’affirmation d’une « recherche de plein air », d’une « science citoyenne », de l’« innovation distribuée », de « patients sentinelles », de « pro-am » (« professionnel- amateur »), d’un « mode 2 » de la production des savoirs. À la faveur d’un retour de l’incertitude (risques, environnement, avenir…) qui déstabiliserait les anciennes hiérarchies et délégations de savoir, et grâce aux formidables potentialités des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), nous entrerions enfin dans une « société de la connaissance », un nouvel âge des Lumières. Entre prophéties béates et recherches serrées, les travaux historiques et sociologiques se sont multipliés ces dernières années sur la diversité des façons de produire des connaissances, sur les tensions politiques entre celles-ci, sur la place des praticiens et des citoyens dans la production des savoirs légitimes aujourd’hui et dans l’histoire.
L’autre face des Lumières
Au XVIIIe siècle, seuls quelques académiciens étaient fonctionnaires et l’amateur incarnait une figure noble et désintéressée du rapport au savoir. Comme l’a montré Daniel Roche dans La France des Lumières, l’amateurisme scientifique, pratique principalement aristocratique, fleurissait d’un vaste réseau de sociétés savantes et de salons qui se dotaient de leurs propres hiérarchies de prestige.
Répondant en 1784 à la question Qu’est-ce que les Lumières ? Emmanuel Kant prône l’émancipation humaine par la recherche active du savoir. Pour sortir de l’« état de minorité », il propose « que le public s’éclaire lui-même » par la généralisation de l’usage public de la raison. Sapere aude : ose savoir par toi-même sans t’en remettre aux autorités. La recherche du savoir devient un droit et un devoir du citoyen. La « qualité de savant » constitue une figure de la citoyenneté, non une profession, et la justification civique d’une science citoyenne cultivée par chacun prime sur la justification fonctionnelle de la spécialisation1. Pourtant dès l’époque de Kant, la place de l’amateur recule déjà. En cette même année 1784, l’Académie royale de médecine de Paris condamne les cures magnétiques des médecins mesméristes. Cette affaire, étudiée par le grand historien Robert Darnton met au jour ce qu’il n’hésite pas à nommer « la fin des Lumières », à savoir une facette autoritaire, disciplinaire, de la science institutionnalisée (Darnton, 1984). Après le magnétisme, ce seront l’hypnose puis la phytothérapie qui seront exclus du champ de la science médicale tandis que l’agriculture biologique sera disqualifiée par l’agronomie officielle du xxe siècle. L’historienne environnementale féministe Carolyn Merchant date cette intolérance scientifique de la Révolution scientifique elle-même, en montrant comment celle-ci s’accompagna de l’exclusion du champ de la connaissance légitime de certaines formes populaires de connaissance et des personnes qui les portaient : sages-femmes, herboristes ou guérisseuses (Merchant, 1980). Outre l’horizon de la vérité, c’est aussi l’horizon des objets dignes d’attention, de la curiosité légitime, qui se déplace : alors qu’au xviie siècle, les « merveilles » et autres évènements locaux, étranges et singuliers, avaient capté l’attention des philosophes naturels et alimenté la sensibilité empirique de la Révolution scientifique, les savants du xviiie et du xixe siècles privilégient l’étude de phénomènes obéissant à des lois générales, délaissant à des amateurs disqualifiés l’étude des phénomènes singuliers (Daston et Park, 1998). [...]
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