Numéro 3 > Numéros parus|2/01/12    A A A

Sartre, un « socialiste révolutionnaire », par Michel Kail

À propos de :

Ian H. Birchall, Sartre et l’extrême gauche française. Cinquante ans de relations tumultueuses, trad. É. Dobenesque, Paris, La Fabrique, 2011, 414 p., 18 €.

Michel Kail a été membre du Comité de rédaction de la revue Les Temps Modernes de 1986 à 2007, il est codirecteur de la revue L’Homme et la société. Son dernier ouvrage paru est Jean-Paul Sartre, conscience et subjectivité (Paris, SCÉRÉN, 2011).

L’engagement politique de Sartre ayant fait l’objet de nombre de travaux, analyses et autres études, le sujet semble épuisé. En proposant de rouvrir ce dossier que l’on pouvait penser clos, Ian Birchall propose dans Sartre et l’extrême gauche française un projet ambitieux alliant approches historique et philosophique. Michel Kail nous en offre ici une lecture qui met l’accent sur la question de la séparation entre oeuvre et engagement, et celle de l’opposition entre contexte et situation, et qui analyse l’approche méthodologique que mobilise Ian Birchall pour réexplorer le personnage de Sartre. Les concepts sartriens sont-ils applicables à l’analyse du parcours politique de leur auteur ?

Dans Sartre et l’extrême gauche française, Ian Birchall a choisi de s’intéresser au Sartre politique. Ignore-t-il qu’un tel intérêt a depuis longtemps été invalidé ? N’a-t-il pas été prévenu que la question a définitivement été réglée par la sentence « avoir tort avec Sartre, avoir raison avec Aron » si complaisamment répétée ? Soit on se range du côté sartrien et, empruntant la voie de l’erreur, on se condamne à l’impuissance, soit on retient l’option aronienne, et, la voie étant toute tracée, il n’y a plus qu’à la suivre. Une telle appréciation – et sans doute est-ce là sa vocation – n’offre d’alternative qu’en apparence car, dans les deux cas, celui de la politique confondue avec une comédie des erreurs ou celui d’un réalisme soumis aux impératifs de l’objectivité de l’expert, l’engagement politique est frappé d’inanité. Aussi pouvons-nous mieux comprendre l’acharnement mis à « ringardiser » Sartre qui écrivait : « Car c’est en changeant le monde qu’on peut le connaître. Ni la conscience détachée qui survolerait l’univers et ne pourrait prendre de point de vue sur lui, ni l’objet matériel qui reflète un état du monde sans le comprendre ne peuvent jamais «saisir» la totalité de l’existant dans une synthèse – fût-elle purement conceptuelle. Seul le peut un homme en situation dans l’univers, totalement écrasé par les forces de la nature et qui les dépasse totalement par son projet de les capter1. » L’engagement politique ne vient pas en plus de l’activité de connaissance, il en est un élément constitutif. L’indignation n’est pas seulement une vertu morale, mais épistémologique.

Toute l’activité politique de Sartre, rien que l’activité politique

Ian Birchall avoue qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver une forme de culpabilité au moment de s’engager dans la rédaction de son ouvrage : un commentaire de plus consacré à l’oeuvre de Sartre alors qu’il en existe déjà tant et que le philosophe déclarait sans ambages qu’il n’avait jamais rien appris dans les ouvrages écrits sur lui. Mais il s’empresse de surmonter ce découragement en invoquant la richesse de l’oeuvre qui offre ainsi la possibilité de découvertes à un lecteur attentif et empathique, également soucieux de rectifier certaines erreurs trop souvent reproduites. Lecteur attentif et empathique, Birchall l’est incontestablement en délimitant strictement l’objet de son analyse, à savoir retracer toute l’évolution politique de Sartre, en s’attachant particulièrement aux rapports qu’il a entretenus avec le stalinisme en général, et son représentant français le PCF en particulier, ainsi qu’avec la gauche antistalinienne. Concentrant son analyse sur l’attitude politique de Sartre, constituée en objet propre, Birchall nous prévient que les références à l’oeuvre n’interviendront que pour autant qu’elles concernent spécifiquement l’engagement politique. Cette précision ne manque pas de susciter une objection qui se voudrait de principe : comment prendre en compte les engagements politiques d’un auteur à l’oeuvre abondante et reconnue tout en la tenant à distance et en faisant comme si elle ne jouait pas un rôle décisif dans l’orientation de ses engagements ? Plus encore, n’y a-t-il pas quelque légèreté à accéder à l’oeuvre par le biais des prises de position politiques, comme s’il s’agissait d’éclairer celle-là par celles-ci ? La lecture de l’ouvrage nous a convaincus que l’objection méritait d’être levée. En effet, Birchall donne un exposé complet de l’activité politique de Sartre et fournit ainsi un ensemble fiable à qui serait tenté d’examiner systématiquement les rapports entre Sartre écrivain et Sartre politique. On peut ajouter à cet argument que la conclusion ne saurait être directe de la philosophie à la politique, si bien que cette dernière jouit pour le moins d’une certaine autonomie vis-à-vis de la première et mérite une étude spécifique.

Un point de vue trotskiste

« L’un des tout premiers souvenirs politiques de Sartre était la Révolution russe de 1917 et il est mort juste avant la naissance de Solidarnosc en Pologne en 1980. Sa vie a donc embrassé la naissance et la chute du bloc communiste d’Europe de l’Est. Après avoir assisté aux premiers temps du régime hitlérien, il a vécu le Front populaire, l’occupation allemande et les années de crise des guerres coloniales françaises désastreuses en Indochine et en Algérie, avant de participer à la renaissance de la gauche en 1968 » (p. 15). Telles sont les grandes étapes, marquées par Birchall, de l’itinéraire politique de Sartre, dont l’énumération conduit en effet à penser que celui-ci a été largement commandé par la question du stalinisme – comme l’avance d’ailleurs nettement le titre de l’édition anglaise de l’ouvrage, Sartre Against Stalinism. Le stalinisme, soviétique et français, ordonne donc la configuration du « contexte » – nous reviendrons plus loin et de manière critique sur cette notion dont usent et abusent les analyses historiques – dans lequel Sartre prend position, et quels que soient les aléas de ses engagements, Sartre mérite aux yeux de Birchall le brevet de « socialiste révolutionnaire » : « Mais si beaucoup d’ambiguïtés et de confusions persistèrent, Sartre demeura clairement un socialiste révolutionnaire » (p. 336). Ce qui vaut à Sartre cette appréciation flatteuse, sous la plume de Birchall, c’est qu’il a toujours maintenu un lien avec la gauche à la gauche du PCF, et ce même lorsqu’il se fera « compagnon de route », entre 1952 et 1956. « Les quatre ans que durèrent l’idylle de Sartre avec le PCF, de 1952 à 1956, ne sont pas la période la plus glorieuse de sa vie et sont sans doute ceux qui ont donné le plus d’armes à ses détracteurs anticommunistes. La plupart des critiques de sa conduite politique pendant cette période sont pleinement justifiées. Mais sa position était complexe et contradictoire. Pour l’apprécier véritablement, il est nécessaire de la replacer dans son contexte. Son évolution politique pendant les années 1950 est souvent présentée comme un simple dialogue entre deux protagonistes : Sartre et le PCF stalinien. Ce dialogue a bien eu lieu, mais il était accompagné d’un second dialogue, entre Sartre et les diverses tendances de la gauche antistalinienne » (p. 205). [...]

Accès libre / accès payant

Une sélection d'articles de chaque numéro de la RdL est en accès libre. Les articles des rubriques "Les + Web de la RdL" et "Actualités" du site sont également en accès libre. Les abonnés reçoivent par voie postale à parution chaque nouveau numéro (hors-série inclus) et peuvent accéder en ligne à l'intégralité des archives de la revue. Les articles du numéro en cours sont ajoutés aux archives de la revue -- et sont donc accessibles en intégralité aux abonnés -- à la parution du numéro suivant.

Vous appréciez ce site et la RdL ? Inscrivez-vous à notre lettre d'information électronique, faites découvrir la revue à vos proches et amis, achetez la revue, abonnez-vous, offrez un abonnement !
+ dans Numéro 3, Numéros parus (19 / 56 articles)


À propos de : Joe Klein, Woody Guthrie, A Life, New York, Delta Book, 1980, 512 p., 13,60 $ ; ...