Ngugi wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, trad. S. Prudhomme, Paris, La Fabrique, 2011, 168 p., 15 €.
Pascale Casanova enseigne la littérature à Duke University. Elle est l’auteure de Beckett l’abstracteur. Anatomie d’une révolution littéraire (Seuil, 1997) et de La République mondiale des lettres (Seuil, 2008 [1999]) qui a été traduit dans une douzaine de langues. Dernières publications : Des littératures combatives. L’internationale des nationalismes littéraires (dir., Raisons d’agir, 2011) et Kafka en colère (Seuil, 2011).
Vingt-cinq ans après sa parution, Decolonizing the Mind de Ngugi wa Thiong’o est enfin traduit en France. Dans ce texte, devenu une référence dans de nombreux pays, l’auteur, écrivain et universitaire anglophone, explique son choix définitif pour la langue kikuyu dans ses écrits fictionnels et son abandon de l’anglais, instrument ultime de la colonisation. Opposant le choix politique radical de Ngugi aux parcours littéraires de grands auteurs francophones de la Négritude, comme Césaire et Senghor, Pascale Casanova affirme l’actualité et la nécessité du projet ngugien dans un contexte francophone où cette question brille par son absence.
« À la conférence sur la littérature du Commonwealth, écrit ironiquement Salman Rushdie, j’ai parlé avec le poète australien Randolph Stow, l’Antillais Wilson Harris, le Kenyan Ngugi wa Thiong’o, Anita Desai de l’Inde et la romancière canadienne Aritha Van Herk. J’ai été convaincu qu’il était impossible de dire ce que pouvait raisonnablement signifier la “littérature du Commonwealth”. Van Herk parla avec éloquence du problème posé par la nécessité de tracer des cartes imaginaires du grand vide canadien, Wilson Harris s’élança dans de grands envols de lyrisme métaphysique, Anita Desai parla en murmures de son roman, et je me demandai ce qu’on pouvait bien lui trouver en commun avec le marxiste engagé Ngugi, un écrivain ouvertement politique, qui exprima son rejet de la langue anglaise en lisant son oeuvre en swahili, avec une version en suédois lue par son traducteur, ce qui nous laissa complètement abasourdis1. » Si Rushdie ignore le kikuyu, comme (presque) tout le monde, il comprend le rejet de l’anglais. Ngugi est le premier écrivain africain qui ait refusé la règle tacite du jeu colonial : la domination linguistique. L’un des premiers qui ait à la fois pointé l’évidence de l’usage des langues européennes comme langues littéraires africaines et qui l’ait courageusement et explicitement refusé. Le seul (jusqu’ici) qui ait écrit un livre d’adieu à l’anglais, en anglais, pour s’expliquer sur son choix, politique autant que littéraire. Ngugi n’écrit plus de fictions en anglais depuis l’écriture de ce livre il y a vingt-cinq ans (1986). Il écrit désormais dans sa langue maternelle : le kikuyu.
C’est une révolution symbolique que, nous Français, nous n’avons pas perçue. Decolonizing the Mind est aujourd’hui un classique partout dans le monde, et nous sommes les derniers en date à le traduire. Nous n’y avons rien compris. Quoi ? Ils voudraient écrire en langues africaines ? Mais ils seraient fous – quand nous leur avons fait un si beau cadeau ! Un peu forcé il est vrai, mais enfin, cela en valait la peine ! Senghor l’a dit lui-même dans son fameux article « Le français, langue de culture » qui, une fois encore, faisait quelques variations sur le français langue de l’universel, et dans lequel il affirmait qu’il préférait « pour tout dire, la syntaxe de la raison à celle de l’émotion2 ». Il y avouait l’invraisemblable étendue de sa dépendance : « Je pense en français, je m’exprime mieux en français que dans ma langue maternelle3. » Comme s’il était entendu que Senghor et Césaire aient été aveuglés par la langue, soumis de façon évidente devant l’instrument par excellence de la violence coloniale. Benjamin Péret écrivait ainsi à propos de ce dernier : « J’ai l’honneur de saluer ici le premier grand poète noir qui a rompu ses amarres et s’élance, sans se préoccuper d’aucune étoile polaire, d’aucune croix du Sud intellectuelle, avec pour seul guide son désir aveugle4. » Curieuse façon de rompre les amarres… Comme si écrire en français était une si belle chose qu’il était tacitement entendu qu’« ils » dussent « nous » en remercier. Tout se passe comme si, chez « nous », la question de la langue d’écriture imposée aux colonisés ne se posait pas. Césaire « s’est senti Africain » mais il est soigneusement resté dans le giron français…
Comme l’a magnifiquement dit Wole Soyinka, critiquant l’intellectualisme de la Négritude : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. » Le Cahier d’un retour au pays natal et plus encore le Discours sur le colonialisme – dans lequel Césaire affirme notamment que « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral », et qu’« Au bout […] de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès, lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent5 » – sont, certes, de magnifiques protestations, de grandioses refus, des malédictions apparemment beaucoup plus virulentes que celles de Ngugi, mais comparés à ses actions concrètes, ce ne sont que des imprécations rhétoriques, de la « Poésie » qui a fini au Panthéon. Ngugi tient à souligner la contradiction politique dans laquelle étaient pris les poètes francophones : « en récompense de ses loyaux services, Senghor s’est vu gratifier d’une place d’honneur à l’Académie française », écrit-il (p. 43). « Nous » sommes le Prospero de la pièce de Shakespeare qui s’écrie : « je t’ai pris en pitié, je me suis donné la peine de t’apprendre à parler ; alors que toi-même – sauvage – tu ne connaissais pas ta propre pensée, alors que tu allais jacassant comme une brute, j’ai doté tes intentions de vocables qui les pussent exprimer […] Je fournis à tes idées des mots qui les firent connaître », et à qui Caliban-Ngugi répond, plein de rage et de colère : « Vous m’avez appris à parler, et tout le profit que j’en ai tiré, c’est de savoir maudire : que la peste rouge vous emporte pour m’avoir enseigné votre langage6. » Caliban rechignait à parler l’anglais et Senghor et Césaire étaient agrégés de français. Voilà la différence ! Ngugi est plus sérieux, en un sens, plus cohérent avec lui-même, moins « littéraire », moins narcissique aussi, plus préoccupé d’un « peuple » qui, à certaines conditions, pourrait devenir un « public ». « La composition du public décida du choix de la langue et le choix de la langue décida du public » (p. 80). On trouve bien dans Décoloniser l’esprit quelque chose de l’ordre d’une idéalisation, d’une mythification des « ouvriers et des paysans » figurant les volontés simples et bonnes du peuple, d’une croyance naïve dans un public idéal et actif, mais qu’importe puisqu’elles donnent à tout le texte son souffle et son indéniable puissance critique. [...]
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