À propos de :
Nicolas Roméas, « L’art, la culture et la gauche » (Médiapart, 8 août 2011).
L’auteur de la tribune :
Nicolas Roméas est directeur de la revue Cassandre.
Les auteurs de l’article :
- Diane Scott est metteur en scène et critique.
- Michel Simonot est homme de théâtre et sociologue de la culture.
À l’approche des élections présidentielles, le mot « culture » est venu désigner l’un des espaces électoraux à investir, et la présence de plusieurs candidats de gauche au Festival d’Avignon cet été a dénoté autant que stimulé une certaine agitation autour de cette question. Il est vrai que la disparition de la question culturelle dans les projets politiques, notamment depuis les présidentielles de 2002, avait créé une inquiétude telle que cette brusque réapparition a pu susciter un certain espoir. En réalité, hormis une atmosphère de polémique aussitôt attisée par les médias, rien, ou presque, n’a été esquissé d’une conception de ce que serait une politique culturelle, et encore moins d’un projet de société qui lui donnerait du sens et un fondement – un projet politique s’entend. Aussi règne-t-il en la matière une atmosphère de bavardage confus.
La publication récente d’un texte sur Médiapart appelant les candidats de gauche à se saisir de ce thème avec force (Nicolas Roméas, « L’art, la culture et la gauche », 8 août 2011), aurait pu constituer, dans ce silence général, une base de réflexion salutaire. Il nous a semblé, hélas, emblématique de la circulation actuelle de discours peu rigoureux qui doivent leur diffusion à la mollesse du paysage intellectuel dans lequel ils prennent place. Nous souhaiterions ici en contester quelques énoncés et profiter de la lecture de ce texte pour appeler plus généralement à un ressaisissement de ces questions. Si la « culture » manque à l’heure actuelle de quelque chose, c’est moins d’une prise en compte par les politiques, que de sa prise au sérieux par ses propres « défenseurs ».
1. L’opinion la mieux partagée en matière de culture est le constat de sa crise, et ce de façon massive depuis le début des années 1990. Néanmoins, la crise ne s’étaye pas des mêmes griefs partout. On repère deux grandes familles d’arguments : d’une part, plutôt du côté droit, se trouvent ceux qui déplorent la décadence de l’art et de la culture sous les effets conjoints de l’industrialisation et de politiques culturelles assimilées à des programmes staliniens. La culture ne serait plus ce qu’elle était, ses amateurs non plus, les beaux-arts se noieraient dans le foutre et le touriste massifié, et la Culture serait le dernier bastion d’un mélange de totalitarisme et de technocratie. D’un autre côté, plutôt le gauche, se trouvent ceux qui déplorent l’échec de la démocratisation de la culture, dénoncée soit comme la préservation de biens culturels « d’élite » que l’on n’aurait pas réussi à faire descendre vers le peuple, après éventuellement les lui avoir confisqués, soit comme une illusion de privilégiés condescendants, et contre laquelle on voudrait faire jouer la « démocratisation culturelle », fondée, elle, non pas sur le rapport aux œuvres, mais sur des « pratiques artistiques », gages d’un véritable idéal démocratique de partage humain[1]. Aussi ce discours dénonce-t-il la permanence de l’art comme jouissance de classe et fustige « l’élitisme » de la culture, notion qui fait florès et qui a le bon goût de flatter la papille populiste du moment. Ces mots d’élite, d’élitisme, comme ceux de gotha ou d’establishment, traditionnellement chéris par l’extrême droite, gangrènent chaque jour davantage les discours de gauche, notamment à propos de l’art et de la culture, stimulant ainsi des réactions de frustration, de rancœur – voire de haine –, en lieu et place d’une réflexion politique sur les processus et les formes de domination en termes de rapports économique, sociaux et symboliques.
Pour les uns, la culture a perdu le sens du Beau, pour les autres elle a été expropriée de sa vérité démocratique originelle. Soit elle est décidément trop bas, soit elle est toujours trop haut, confisquée par une élite au lieu d’être dans la circulation et l’échange. Nicolas Roméas et la publication dont il est le rédacteur en chef, Cassandre, appartiennent à cette seconde famille. Son texte « L’art, la culture et la gauche » énonce en effet deux choses. Le monde court à sa perte et ne retrouvera le droit chemin qu’à restaurer le sens véritable de l’art, qui est le partage, la « relation », le « symbolique », l’« humain ». Ce sens primordial a été dévoyé par le développement de « deux formes dénaturées de l’art » : l’art-marchandise et l’art-distinction, l’obsession du profit et le goût du pouvoir[2].
2. Nous passerons rapidement sur certaines associations qui sous-tendent le texte et qui mériteraient d’être interrogées plus avant :
1) Est-il bien rigoureux de ranger sous la même bannière un art qui « sert à fabriquer la relation » et un art qui « met en question les repères » ? On trouve volontiers dans ce type de discours « en défense » de la culture l’association de ces deux idées, que l’art serait à la fois la forme suprême d’adresse à l’autre et le lieu privilégié de la subversion. Pourtant, réunir et diviser sont très exactement les lignes de partage d’un débat sur l’art et la culture qui, pour n’être pas souvent mis à jour, n’en sous-tend pas moins sa réalité, et qui n’est ici ni exposé, ni tranché, mais noyé sous des formules qui enjambent les questions au lieu de les déplier.
2) Il est regrettable de lire des textes de morale intellectuelle qui reprochent au débat de manquer de profondeur et qui alignent des expressions aussi peu consistantes qu’inutilement bruyantes comme « un vrai dialogue avec la collectivité », « humains au sens que nous sommes encore en mesure de donner à ce mot », « construire des êtres humains pensants », « vie politique digne de ce nom », « initiation à la vie dans la société humaine ». L’usage du mot même de « culture » est symptomatique du peu de sérieux d’un texte qui prétend s’en faire le héraut. Faisons la liste des définitions qu’il en donne : « [L]’immatériel, le non rentable, les valeurs de l’esprit », « les outils qui servent à fabriquer la relation », « une circulation permanente des idées et des symboles », « ce que nous aimons nommer le symbolique ». Ces allers-retours et glissements sans (dé)marquage entre des définitions de la culture de nature (anthropologique, sociologique, intellectuelle) et de régimes (réel, normatif) différents, ne construisent pas une définition conséquente de la « culture », ces expressions ne sont même pas ce qu’elles pourraient être, une version excessivement dégradée de l’anthropologie levi-straussienne[3]. Le texte oscille délibérément entre trois définitions de la culture – comme civilisation (son sens anthropologique), comme travail de l’esprit (son sens classique), comme projet politique enfin (son sens moderne) – et s’appuie successivement sur l’une ou l’autre pour dénoncer ce que seraient les dérives des autres, et inversement. Nous en voulons pour ultime preuve l’expression « ce que nous appelons culture au sens le plus large et le plus profond de ce mot » : entre une extension indéfinie dans laquelle tout se dissout et la profondeur, il aurait fallu choisir. C’est cette manière de discours confus, cette façon d’éluder la complexité au profit de la recherche de l’effet, en somme cette difficulté avec la difficulté, qui pourrait être taxées, en toute rigueur, de populisme.
Ces approximations traduisent une erreur profonde sur le mot « culture » lui-même « au sens le plus large ». Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir qu’une telle culture, constituée de signes, valeurs, symboles, coutumes, langages qui relient des êtres humains entre eux, dans le même temps les séparent de ceux qui ne partagent pas ces mêmes signes, valeurs, symboles, coutumes, langages… Cette culture « au sens le plus large » est source de différence, de séparation, voire d’intolérance et de haine. C’est bien parce qu’elle relie que la culture, dans le même temps, sépare. Nous sommes loin du rêve de la culture de « l’humain » réconcilié avec lui-même.
3. Il faut s’attarder en revanche sur les impensés de ce texte. Car si cette défense de la culture comme monde des « valeurs », avec ce que cette notion évoque de bons sentiments, ne vaut que sur un plan publicitaire, et si une lecture un peu attentive en révèle immédiatement l’inconsistance, elle a, en revanche, une forte épaisseur idéologique. Elle draine, autrement dit, du fantasme. Fantasme qui s’alimente précisément de ces confusions, approximations et formules à l’emporte-pièce. Si ce texte a des allures d’eau tiède, c’est pour mieux servir sa vérité toxique.
Que signifie en effet cette idée d’artistes « capables d’entretenir un vrai dialogue avec la collectivité dont ils sont issus et à laquelle ils sont supposés s’adresser » ? Que signifie cet appel à un « retour aux fondamentaux » ? Cette idée de la culture comme « la nappe phréatique sans laquelle aucune production culturelle visible et reconnue ne serait jamais possible » ? Ces phrases et expressions connotent les représentations à partir desquelles le texte parle et qui sont celles d’une immanence de la culture, de la culture comme condition de possibilité de la société, de la culture autrement dit comme nature, comme état de nature d’une communauté originelle idéale[4]. Or la notion d’art, selon nous, appelle non pas la distinction, mais d’abord la différenciation, entre ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, à la différence de l’usage extensif du signifiant « culture » que promeut le texte et qui est la détermination majeure de cette idée d’indistinction primordiale sous-jacente. En outre, la culture se pense dans une idée du commun, alors que l’art implique l’affirmation de singularités. On voit, ici, comment l’idéalisation de ce commun empêche, faute d’assise théorique, de penser un rapport positif entre le collectif et le singulier, sinon comme une opposition où le second est invalidé par assimilation abusive à de « l’individualisme ». On comprend dans ces conditions combien l’art devient une notion encombrante qu’il faut nécessairement phagocyter : « il n’y a pas de distinction qui tienne entre ce que l’on appelle “socio-culturel” et ce que l’on qualifie d’“art” », dit le texte. C’est ainsi aussi qu’il faut entendre l’association permanente de l’art et de la culture dans la même formule, où chaque terme disparaît dans l’autre. La question de l’art a, de fait, été digérée dans l’usage extensif du signifiant « culture ». D’où l’appel aux « pratiques », qui fonctionne par évacuation de la notion de création artistique – le mot « création » étant devenu suspect. D’où enfin le panégyrique de Catherine Trautmann, présentée implicitement comme l’anti-Jack Lang, lui-même présenté comme le symbole de la promotion de l’Artiste. Tout ceci évacue une approche historique sérieuse, construite, des politiques culturelles et du rapport des politiques à l’art et à la culture, et encourage le simplisme par l’adhésion instinctive à des stéréotypes. Tout ici n’est que pour faire effet.
Car, en vérité, ce n’est pas l’art qui pose problème en soi dans cette représentation du politique et de la culture, c’est l’art en tant qu’il implique du distinguo, de la différence, sinon de la hiérarchie, car tout facteur de distinction au sens le plus plat du terme est intenable quand on rêve du politique comme d’une communauté primordiale indistincte, et c’est précisément ce qui ne s’énonce pas dans ce texte et ce qui le sous-tend. La référence au « socio-culturel » (la culture est dans tout – ce qui ne signifie pas la même chose que « tout est culturel ») sert d’outil à cette évacuation de l’art, en elle réside le fondement du refus de la hiérarchie. La hiérarchie, en tant que classement, est récusée comme une imposition du pouvoir de l’establishment, puisque l’art est partout et chez tous, et que toute spécification ou toute revendication à s’approprier ou à attribuer le nom d’artiste ne serait qu’une appropriation de quelque chose qui est quasiment de l’ordre de la nature chez tout un chacun (le socioculturel, c’est de l’art). Ainsi, le socio-culturel, c’est de l’art, et l’art n’est pensable que ramené à l’Education populaire, dans une nostalgie qui essentialise le socio-culturel et l’Education populaire, au prix d’une évacuation de l’analyse sociologique et historique[5]. En outre, la référence au processus de distinction est faite par un effet de réduction abusive du concept sociologique élaboré par Pierre Bourdieu à un équivalent du sens commun, c’est-à-dire à ce que ce dernier dénonce précisément. Réduction censée produire un effet immédiat d’adhésion par stigmatisation implicite des cibles visées, élites et gotha. Malheureusement, cette façon d’extirper des concepts (ici « élite » et distinction », par exemple) hors des cadres théoriques qui les fondent pour en faire des mots-slogans[6], est aujourd’hui courante et encourage un anti-intellectualisme, un populisme.
« Tout l’avenir de notre société dépend […] du statut que nous sommes collectivement capables d’accorder […] à ce que nous appelons culture au sens le plus large et le plus profond de ce mot, et donc à l’art et à tous les outils qui servent à fabriquer ce que Peter Brook nomme la relation. Faute de quoi […] notre société sera inéluctablement vouée […] à produire des artistes hors-sol, incapables d’entretenir un vrai dialogue avec la collectivité dont ils sont issus et à laquelle ils sont supposés s’adresser. » Que signifie concrètement « s’adresser à la collectivité dont on est issu » ? Si l’on entend par « collectivité » l’humanité tout entière, la phrase n’a pas de sens, car il est difficile d’imaginer ce que pourrait signifier de reprocher à quelqu’un d’être « hors-sol » de l’humanité. Est-ce alors à entendre dans un sens particulariste ? Si l’on est maghrébin, rural, « de banlieue » ou du Ve arrondissement de Paris, on est tenu de s’adresser aux Maghrébins, aux ruraux, à « la banlieue » et au Ve pour que notre société aille mieux. La phrase n’a donc de sens qu’à être entendue à partir de l’assignation d’une place à chacun, et d’une distribution des places selon l’origine sociale et/ou nationale et / ou communautaire. C’est dommageable : le texte s’alarme de « la catastrophe politique que nous traversons aujourd’hui », mais fonctionne sur les mêmes représentations sociales que le gouvernement qu’il veut condamner, l’assignation des individus à leur place dans le discours de l’Autre. Et que signifie « s’adresser » ? Est-ce au sens simple de « parler à » ou au sens plus spécifique de « fournir des objets d’identification à » ? En ce cas, c’est là tout un programme de politique culturelle qui ne s’énonce qu’à demi-mot mais qui mériterait d’être mieux déplié pour que l’on en prenne la mesure, et il n’est pas certain que l’actuel gouvernement n’y retrouve pas ses petits. Entend-on bien ce que cette apologie de la « relation », a priori d’un bon aloi new-age, implique en vérité d’autoritarisme, contenu dans l’expression qui lui fait pendant, ce « ils sont supposés s’adresser » ? Ne perçoit-on pas ce que ces phrases emportent de représentation du politique comme organicité close sur elle-même, ce qu’il y a de régression nauséabonde dans cette déploration de la perte de l’origine ? Il y a bien une solidarité entre d’une part ce bla-bla à l’aspect gentillet et qui a l’air d’énoncer finalement que la culture c’est l’amour, et d’autre part une vision dangereuse du politique où une mythologie du collectif comme communion travaille à son propre contrôle.
En effet, la culture en tant que projet politique est abîmée et ne trouve certainement aucun ressort dans les pratiques de plus en plus irrégulières et désordonnées de l’actuel ministère. Mais elle peine à trouver dans l’argumentaire actuel de gauche à son égard quelque chose de substantiel. Voire ! Il nous semble au contraire qu’affirmer que la culture est le fondement de la politique, même en ayant affermi la notion de culture ici en jeu, contribue à dépolitiser la politique. Non, la culture n’est pas la vérité de la politique, elle en est même à l’heure actuelle un des pires alibis. Ni la culture ni la gauche n’ont à gagner de ce type de discours. La culture est devenue aujourd’hui le lieu où l’on exige – de façon illusoire – le raccommodage de la société et, partant, de la politique. C’est ce que traduit, pour une grande part, le regain d’intérêt actuel pour la culture, par exemple dans les collectivités territoriales. Tout le discours dominant autour de la culture (faire lien, donner du sens, introduire de l’humain…) témoigne d’une coloration religieuse et, donc, antipolitique. Réparer la société n’est pas la tâche de la culture. Ni de l’art. Ne serait-il pas plus important de poser l’exact inverse ? D’affirmer, à l’inverse de la citation que fait Nicolas Roméas de Marie José Mondzain, que la politique est la condition d’une politique culturelle. Cela suppose non pas de surpolitiser la culture, mais de repolitiser la politique. Nous, artistes, militants culturels, intellectuels, nous ne pouvons pas nous satisfaire du seul regain d’intérêt des politiques pour la culture. Notre responsabilité n’est pas de contribuer, sans distance, à l’agitation autour du débat sur la culture, mais de nourrir les projets politiques qui, seuls, peuvent fonder une conception et, partant, une politique, culturelle et artistique. Et le minimum que l’on doit attendre de nous, c’est la rigueur d’une pensée de la culture, appuyée sur des notions et concepts construits et articulés dans une cohérence qui se refuse à tout populisme.
[2] « [D]ans une société post-industrielle qui ne connaît d’autre valeur que la rentabilité, l’idéal d’une culture et d’un art qui agissent en permanence sur et dans la collectivité pour en mettre en question les repères et tenter de la transformer, semble inatteignable. Mais cet idéal ne doit jamais être perdu de vue si nous voulons être capables de résister au clivage terrifiant qui se dessine entre deux formes dénaturées de l’art : d’un côté un populisme marchand qui, comme l’enjoignait une récente directive présidentielle, doit “répondre à une demande” sans offrir d’élever le niveau de conscience général – mais bien son propre niveau de rentabilité –, et de l’autre un “élitisme” abscons et suiviste de modes qui répond au besoin de distinction ».
[3] « Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion. Tous ces systèmes visent à exprimer certains aspects de la réalité physique et de la réalité sociale, et, plus encore, les relations que ces deux types de réalité entretiennent entre eux et que les systèmes symboliques entretiennent les uns avec les autres. » Levi-Strauss, « Introduction », in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.
[4] Il serait important de relire les travaux marxistes autour de la question de la « nature humaine ». Ainsi que ceux des anthropologues à propos des « enfants sauvages », par exemple.
[5] Citons « …les magnifiques initiatives d’Éducation populaire initiées après-guerre en France au niveau de l’État – et aujourd’hui en fin de vie -, fondées sur l’idée que l’art et la culture sont, avant tout, des outils d’initiation à la vie dans la société humaine. »
[6] Des « slogans sans pensée » disait Pierre Bourdieu.
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