Numéro 3 > Numéros parus|2/01/12    A A A

Quel avenir pour les communs ?, par David Harvey

Ce texte a initialement été publié dans Radical History Review, n° 109, hiver 2011, p. 101-107.

David Harvey enseigne l’anthropologie à CUNY (City University of New York). Il est notamment l’auteur de Géographie de la domination (Les prairies ordinaires, 2008), Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique (Syllepse, 2010) et Le Capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances (Éditions Amsterdam, 2011)

Traduction par Aurélien Blanchard

Qu’est-ce qu’un commun ? Est-ce un bien dont les bénéfices sont partagés, que ce bien soit accessible à tous ou au contraire exclusif ? Est-ce qu’il importe qu’il soit local ou mondial, matériel ou intellectuel ? Une seule chose est sûre, s’agissant du commun, c’est que le capitalisme menace en permanence de le détruire. En interrogeant la définition même des communs, David Harvey nous propose un modèle qui permettra d’envisager les communs comme l’unité structurelle à même de fonder de nouveaux rapports sociaux.

Quel avenir pour les communs ?

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai pu voir l’article classique de Garrett Hardin, « La tragédie des communs », utilisé comme un argument imparable en faveur de l’efficacité du droit de la propriété privée en ce qui concerne la terre et l’utilisation de ses ressources, et, par conséquent, servir de justification irréfutable à la privatisation. Cette lecture malencontreuse de la thèse de Hardin trouve en partie son origine dans l’utilisation qu’il fait de la métaphore du bétail : plusieurs individus, désirant maximiser l’utilité individuelle de leur propriété privée, décident de faire pâturer leurs troupeaux sur une parcelle de terre commune. Si le bétail était lui aussi « propriété commune », cette métaphore, bien sûr, ne tiendrait plus, dans la mesure où il serait alors clair que ce sont bien la propriété privée du bétail et les comportements de maximisation de l’utilité individuelle qui constituent le coeur du problème. Mais ce n’était pas là le problème fondamental de Hardin. Son problème, c’était la croissance démographique. Il craignait que la décision personnelle d’avoir des enfants ait à terme pour conséquence la destruction pure et simple du bien commun mondial (ce qu’a également soutenu Thomas Malthus). C’est dans la nature familiale et privée de cette décision que résidait le problème crucial. Selon lui, la seule manière d’y remédier était de mettre en place un contrôle autoritaire afin de réguler la population.

Un problème d’échelles

Si je restitue ici la logique de Hardin, c’est afin de mettre en lumière le fait que la réflexion sur les communs eux-mêmes se fonde trop souvent sur un ensemble trop étroit de présupposés le plus souvent inspirés de l’exemple du processus d’enclosure des terres mis en oeuvre au xvie siècle en Angleterre, ce qui a pour résultat que les solutions proposées aux problèmes posés par les communs se sont le plus souvent organisées autour de deux pôles : la propriété privée d’une part et une intervention autoritaire de l’État de l’autre. D’un point de vue politique, l’ensemble du problème est brouillé par une réaction épidermique en faveur de l’enclosure, ou contre elle, généralement saupoudrée d’une bonne dose de nostalgie pour une prétendue économie morale de l’action commune digne des contes de fées. Dans La Gouvernance des biens communs, Elinor Ostrom semble rompre avec un certain nombre de ces présupposés. Fondant sa réflexion sur des données historiques, sociologiques et anthropologiques, Ostrom montre que les individus sont capables d’inventer des moyens ingénieux et tout à fait efficaces de gérer les ressources relevant de la propriété commune (common property resources) afin de maximiser les bénéfices individuels et collectifs. Ses études de cas « font exploser en mille morceaux la conviction – fermement enracinée chez la plupart des analystes politiques – selon laquelle la seule manière de résoudre les problèmes posés par la gestion des ressources communes consiste à l’imposition par une autorité extérieure d’une régulation centralisée ou d’une privatisation complète de ces ressources ». Comme le démontre Ostrom, de telles solutions mettraient en oeuvre « un savant mélange de moyens privés et publics1 ». Toutefois, la plupart des exemples qu’elle utilise ne concernent quasiment jamais plus d’une centaine de « co-propriétaires » (appropriators). Tout groupe plus large (l’un des cas qu’elle étudie implique mille cinq cents utilisateurs) nécessite une structure hiérarchique de prise de décision, plutôt que des négociations directes entre individus. Nous avons ici clairement affaire à un « problème d’échelle » qui a échappé à l’analyse d’Ostrom. Les possibilités inédites de gestion des ressources communes qui existent à une certaine échelle, par exemple la constitution d’un accès à l’eau partagé pour une centaine de fermiers vivant près du bassin d’une petite rivière, ne doivent pas et ne peuvent pas être exportées à des problèmes comme celui du réchauffement climatique, ou bien même celui posé par le rejet d’un dépôt acide par les centrales électriques dans leur environnement immédiat. Si nous faisons un « saut d’échelle » (comme aiment à dire les géographes), les problèmes posés par la gestion des ressources et les solutions qu’il est possible de leur apporter changent radicalement de nature. Ce qui semble être une bonne solution à une certaine échelle ne l’est plus à une autre. Pire, les bonnes solutions à une certaine échelle (disons, locale) ne s’additionnent pas pour former ce qui pourrait être ne serait-ce que des ébauches de bonnes solutions à une autre échelle (disons à l’échelle mondiale). C’est pour cette raison que la métaphore de Hardin nous fourvoie : il utilise des exemples à une toute petite échelle pour expliquer un problème mondial. Incidemment, c’est aussi la raison pour laquelle les leçons tirées de la gestion des ressources naturelles à travers l’expérience des petites communautés d’économie solidaire ne peuvent pas être traduites en solution mondiale, à moins, une nouvelle fois, d’avoir recours à une structure hiérarchique de prise de décision. Malheureusement, de nos jours, « hiérarchie » est un anathème pour une grande partie de la gauche radicale. Le fétichisme associé à une préférence organisationelle (la pure horizontalité, par exemple) empêche trop souvent de réfléchir à des solutions plus appropriées et plus efficaces. Précisons que je n’insinue absolument pas que l’horizontalité est mauvaise – je pense au contraire qu’elle est un excellent objectif –, mais je pense qu’il est important de reconnaître ses limites en tant que principe organisationnel hégémonique afin d’être prêt à adopter de nouveaux modèles d’organisation quand cela est nécessaire.

Des formes différentes de communs

Les questions des communs sont contradictoires et de ce fait toujours contestées. Derrière ces contestations se cachent des intérêts sociaux conflictuels. En effet, comme le remarque Jacques Rancière, « la politique, c’est la sphère d’activité d’un commun qui ne peut être que litigieux2 ». En fin de compte, l’analyste se retrouve face à une décision simple : dans quel camp est-il ? Quels intérêts cherche-t-il à protéger ? De nos jours, les riches ont pris l’habitude de s’emmurer dans des gated communities3 au sein desquelles sont définis des biens communs à usage exclusif. Il arrive également que des collectifs de la gauche radicale – parfois par le biais de l’exercice du droit de propriété privé (par exemple, quand des militants rachètent un centre d’action communautaire) –, créent des espaces dans lesquels ils peuvent mettre en oeuvre des politiques d’intérêts communs. Ils peuvent aussi créer un soviet ou une communauté au sein d’un espace protégé. [...]

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À propos de : Dipesh Chakrabarty, « Le Climat de l’histoire : quatre thèses », trad. C. Nordmann, in La ...