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Ngugi wa Thiong’o, présention par Sylvain Prudhomme

Extrait de Ngugi wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit (La Fabrique, 2011)

Paru en 1986, Décoloniser l’esprit marque un tournant dans l’oeuvre de Ngugi wa Thiong’o. Après de nombreux essais et romans en anglais, l’auteur kenyan de Pétales de sang pourrait suivre la voie d’autres écrivains africains d’expression européenne, Senghor, Achebe, Soyinka, continuer de voir ses livres cités dans les manuels et les anthologies de littérature anglaise, ses essais étudiés dans les départements d’anglais des universités d’Afrique et d’ailleurs. Au lieu de cela il fait ce choix difficile, mal compris parfois : abandonner l’anglais pour ne plus écrire que dans la langue de son peuple. Jeter les premières pierres d’une littérature en kikuyu, dont le prestige puisse rejaillir sur son pays. Tenter de faire pour sa langue « ce que Spencer, Milton et Shakespeare ont fait pour l’anglais, ce que Pouchkine et Tolstoï ont fait pour le russe ».

Cette décision intervient alors que Ngugi wa Thiong’o vit depuis quatre ans exilé en Angleterre. Âgé de quarante-huit ans, l’auteur de Décoloniser l’esprit est un homme poursuivi, jugé dangereux par les autorités de son pays. Né en 1938 dans une famille de paysans de la région de Limuru, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Nairobi, il a grandi dans le Kenya colonial, vécu l’humiliation de la mainmise anglaise sur le pays, cédé longtemps comme la plupart des bons élèves et des jeunes auteurs à l’attrait de l’anglais, langue de la réussite et de la reconnaissance littéraire, assisté de 1952 à 1956 au sanglant épisode de la révolte des Mau Mau, durement réprimée par les troupes britanniques. L’indépendance arrive en 1963, avec ses espoirs vite déçus. Contempteur du colonialisme et de ses avatars, Ngugi wa Thiong’o ne tarde pas à s’attaquer aux nouvelles élites de son pays, coupables à ses yeux de perpétuer la soumission aux anciennes puissances impérialistes. En 1971, alors qu’il enseigne depuis deux ans à l’université de Nairobi, il publie avec deux autres universitaires un texte dans lequel il prône une réforme radicale du département d’anglais : « S’il est vrai que l’étude suivie d’une culture à travers l’histoire semble nécessaire, pourquoi cette culture ne serait-elle pas africaine ? Pourquoi la littérature africaine ne pourrait- elle pas se trouver au centre des programmes, et servir de prisme à l’étude des autres cultures ? » En 1977 paraît Pétales de sang, son troisième roman, tableau sans concession des injustices du Kenya contemporain. La même année, alors que le succès de sa pièce de théâtre Ngaahika Ndeenda (Je me marierai quand je voudrai), écrite en kikuyu avec Ngugi wa Mirii et représentée par les paysans et les ouvriers du village de Kamiriithu, commence à gagner le pays, l’État kenyan le fait arbitrairement emprisonner. Il est incarcéré à la prison de haute sécurité de Kamiti et n’en sort qu’un an plus tard, sous la pression d’Amnesty International. L’année de réclusion n’est pas perdue. Il en profite pour écrire en cachette, sur des rouleaux de papier toilette, son premier roman en kikuyu, Caitaani Mutharabaini (Le Diable sur la croix), qui paraît en 1981, suivi en 1982 d’un nouvel essai en anglais, Detained : A Writer’s Prison Diary (Détenu : Journal d’un écrivain en prison), dans lequel il raconte sa détention.

La même année, alors qu’il se trouve à Londres pour le lancement de la version anglaise de Caitaani Mutharabaini, il apprend que le régime du nouveau président Daniel Arap Moi, qui a remplacé Jomo Kenyatta en 1978, l’attend à son retour à l’aéroport de Nairobi pour lui dérouler le tapis rouge – c’est-à-dire, en langage codé, pour le mettre immédiatement sous les verrous. C’est le début d’un long exil forcé, à Londres d’abord, où il travaille pour le Comité de libération des détenus politiques kenyans, reçoit une bourse d’écriture, intervient comme professeur invité dans différentes universités, puis à partir de 1989 aux États- Unis, où il enseigne aux universités de Yale, de New York, puis de Californie.

à l’anglais, en même temps qu’un second roman en kikuyu, Matigari, évocation d’un vétéran de la révolte des Mau Mau qui revient au pays vingt ans après l’indépendance et découvre que rien n’a changé : les inégalités sont toujours aussi criantes, une élite corrompue s’est contentée de prendre la place des colons et continue d’exploiter le peuple. Le livre est rapidement traduit en kiswahili, autre langue majeure du Kenya, et rencontre un succès immense, à la mesure du lectorat populaire auquel il est destiné. La renommée du héros Matigari, justicier du Kenya contemporain, devient bientôt telle dans les campagnes et les villes que la police, prise de panique, lance un avis de recherche contre lui. Lorsqu’elle comprend qu’il ne s’agit que d’un personnage de fiction, c’est le livre qu’elle « arrête » : tous les exemplaires disponibles en librairie sont saisis, les stocks de l’éditeur confisqués. La même année, les oeuvres de Ngugi sont retirées des bibliothèques scolaires et universitaires. Profitant de ce que l’auteur de Matigari se rend à un colloque à Harare, au Zimbabwe, le régime d’Arap Moi tente de l’assassiner : un commando est intercepté devant son hôtel.

Exilé aux États-Unis, Ngugi continue d’écrire en kikuyu. En 2006 est paru Murogi wa Kagogo (Le Sorcier au corbeau), « plus long roman jamais écrit en kikuyu », que la critique américaine a salué comme son chef-d’oeuvre. Aujourd’hui professeur à l’université d’Irvine, en Californie, il n’a rien renié des thèses de Décoloniser l’esprit : paru en 2010, son livre le plus récent, Rêves en temps de guerre, évocation de son enfance à Limuru, a été écrit en kikuyu, avant d’être traduit en anglais avec le soutien du programme English Pen. Ngugi a tenté en 2004 de rentrer vivre au Kenya, après vingt-deux ans d’exil : malgré la fin de la dictature d’Arap Moi, sa femme et lui n’ont échappé que de justesse à une nouvelle attaque, preuve que sa critique de l’aliénation linguistique et des survivances du colonialisme continue de déranger.

Sylvain Prudhomme, juillet 2010

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