Numéro 2|16/11/11    A A A

Marcus Rediker, l’histoire en actions, par Yves Citton

À propos de :
Marcus Rediker, The Slave Ship, New York, Viking, 2007, 448 p., 27,95 $ ; Pirates de tous les pays, Paris, Libertalia, 2008, 288 p., 16 € ; Les Forçats de la mer, Paris, Libertalia, 2010, 464 p., 20 € ; et avec Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’Histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, Paris, Amsterdam, 2009, 519 p., 27 €.


L'auteur des livres :
Marcus Rediker, né en 1951 à Owensboro dans le Kentucky, est Professeur distingué d’Histoire Atlantique à l’université de Pittsburgh en Pennsylvanie depuis 1994, après avoir enseigné à l’université de Georgetown à partir de 1982. Son dernier livre, The Slave Ship: A Human History a paru en 2007 chez Viking et son prochain ouvrage The Amistad Rebellion: A Sea-Story of Slavery and Freedom paraîtra chez Penguin en 2012.

Propos recueillis par :
Yves Citton est professeur de littérature française du xviiie siècle à l’université de Grenoble 3 et membre de l’UMR LIRE (CNRS 5611). Il a récemment publié, aux Éditions Amsterdam, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance (2011), Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche (2010), Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (2007) ainsi que L’Avenir des Humanités. Économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? (La Découverte, 2010). Il est membre du collectif de rédaction de la revue Multitudes.

Il est aussi insatisfaisant de présenter Marcus Rediker comme un « historien » que de ne pas le présenter comme un historien. S’il est bien professeur distingué d’histoire atlantique à l’université de Pittsburgh en Pennsylvanie, ses engagements intellectuels et politiques dans les luttes du présent font de lui un activiste qui ne ressemble guère à l’idée commune que l’on se fait d’un universitaire penché sur l’archive du passé.
Il est depuis vingt ans une figure de proue dans les conflits sociaux qui agitent localement la ville de Pittsburgh, de même qu’il intervient activement dans les débats politiques qui mobilisent la gauche radicale américaine. Marcus Rediker est un homme d’action politique. Il ne s’est jamais contenté de noircir du papier : depuis la guerre du Vietnam ou les interventions américaines en Amérique centrale jusqu’à la guerre en Irak ou les luttes actuelles contre l’exploitation capitaliste ou encore les destructions environnementales, il est constamment descendu dans la rue, conduisant les manifestations, organisant les meetings, exhortant les foules avec un talent d’orateur et une passion qui emportent ceux qui l’écoutent. C’est au contact des syndicalistes et des militants, des opprimés et des combattants qu’il nourrit sa réflexion, comme l’illustre son fort engagement dans le mouvement pour l’abolition de la peine de mort et contre la condamnation de Mumia Abu-Jamal, qu’il est allé visiter régulièrement dans le couloir de la mort au cours des années 1990. Contrairement à la plupart de ses collègues universitaires, Marcus Rediker n’a pas profité des théories valorisant les micropolitiques moléculaires pour « penser le genre, la race et la classe » en termes de performativité épisodique, d’appels grandiloquents ou de signatures de pétitions en ligne : c’est en passant ses soirées dans des réunions militantes et ses week-ends dans des cars et des manifestations qu’il laboure obstinément le terrain d’un travail d’organisation par le bas.
Il n’y a pourtant aucun clivage entre ses engagements politiques et le travail de recherche qui a fait de lui l’un des historiens les plus respectés de sa profession. Chacun de ses ouvrages s’est vu récompensé par des traductions multiples (allemand, coréen, espagnol, grec, italien, japonais, russe, suédois, turc), des comptes rendus et des prix prestigieux : éloges de E. P. Thompson ou de Christopher Hill pour son premier livre, prix de l’American Studies Association, de l’Organization of American Historians, de l’International Labor History, de l’American Historical Association ou George Washington Book Prize pour ses ouvrages ultérieurs. Si ses livres ont tant de force, c’est qu’ils vont chercher dans une meilleure connaissance du passé de quoi mieux concevoir et orienter les luttes actuelles contre l’exploitation et l’injustice.
Il décrit lui-même la dynamique qui nourrit simultanément ses recherches d’historien et son travail d’activiste : « Le type d’histoire que j’étudie et que je rédige – qu’on l’appelle « histoire populaire », « histoire sociale » ou « histoire vue d’en bas» – révèle que les travailleurs et leurs mouvements ont été des forces actives et créatives dans la façon dont s’est faite l’histoire. Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de ce type d’histoire, que nous pouvons nous en inspirer, que nous pouvons nous en servir dans nos efforts actuels pour construire un avenir plus juste et plus humain. L’histoire vue d’en bas nous aide à voir que les combats des peuples – pour la terre, le travail, les droits et le pouvoir – remontent à des époques lointaines qui se poursuivent dans le présent jusqu’aux luttes actuelles1. »
C’est autour de l’Atlantique du xviiie siècle que ses différents ouvrages nous font découvrir les racines, les anticipations et parfois les modèles de lutte capables d’éclairer et d’inspirer notre présent. Dans Les Forçats de la mer. Marins, marchands et pirates dans le monde anglo-américain, 1700-1750 (publié en 1987, traduit en français en 2010), il explore l’économie, les rapports de force et les tissus de socialité qui organisaient le monde flottant du commerce transatlantique à l’aube de la modernité. Dès 1700, quelque chose se trame qui excède et subvertit par avance le système des États-nations : les travailleurs de la mer dont le sang et la sueur ont nourri la colonisation, le commerce international, les rivalités entre grandes puissances constituaient une force de travail multiethnique et plurilingue qui a dû inventer au quotidien la créolisation que nous pensons propre à notre globalisation.
Pirates de tous les pays ! (2004, trad. fr. 2008) propose une histoire sociale et culturelle qui fait apparaître la piraterie comme un lieu d’expérimentation dans l’invention de nouveaux rapports à la propriété, à la classe, à la nation et même au genre (avec un chapitre consacré à deux femmes pirates). Cette socialité rebelle prend ici une complexité sociopolitique et une richesse de détails concrets qui font émerger tout son potentiel d’insoumission de façon bien plus réaliste et saisissante. Loin de romantiser leur existence, l’historien fait sentir la radicalité de leurs revendications égalitaristes à travers les violences et les contraintes mêmes qui pressurisaient leur existence.
Dans L’Hydre aux mille têtes. L’Histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, rédigé avec Peter Linebaugh (2000, trad. fr. 2008), Marcus Rediker tente de recomposer l’image d’un prolétariat révolutionnaire transnational antérieur au développement des États-nations et à l’industrialisation. Tout au long des xviie et xviiie siècles, autour de l’Atlantique, on luttait, on revendiquait, on résistait de partout : depuis les petites mains anonymes volant du bois dans les forêts seigneuriales jusqu’aux insurgés essayant d’établir une commune urbaine libre et égalitaire, le livre reconstitue méticuleusement quelques moments de rébellion, discrets (projets militants) ou spectaculaires (incendie d’un centre-ville). L’ouvrage décrit à la fois cette multitude de gestes collectifs se dressant contre l’expropriation et l’exploitation capitaliste, les stratégies mises en place par les dominants pour écraser dans l’œuf ces subjectivations rebelles, et les constantes réémergences de cette hydre prolétarienne dont les têtes repoussent plus vite qu’on ne peut les couper.
Avec The Slave Ship: A Human History (2007), Marcus Rediker reprend le dossier de la traite esclavagiste transatlantique, mais pour peindre « l’histoire humaine » des navires sur lesquels les Africains ont subi le terrible passage. Là où d’autres s’efforcent de saisir ce phénomène à travers des chiffres, des circuits économiques et des analyses surplombantes, l’historien adoptant la vision « par le bas » tente de reconstituer l’expérience vécue de ceux qui se sont fait capturer, enchaîner, marquer et entasser dans des conditions dantesques. Il collecte ce qui reste des paroles des esclaves eux-mêmes, redonnant voix à ces victimes sans voix, restituant à la fois leurs souffrances inhumaines et leur émouvante humanité. Le livre multiplie les histoires personnelles, les récits étonnants, les scènes singulières, qui ne répètent une même violence qu’en déclinant l’infinie variété de ses raffinements, mais aussi des formes de résistance et de solidarité qui lui sont opposées. Ce livre est pénible à lire, comme il a été pénible à écrire : il nous plonge au cœur d’une horreur difficilement imaginable, dont il parvient à nous faire sentir physiquement l’écrasante cruauté. Il n’y a toutefois jamais rien de larmoyant dans cette écriture de l’histoire, toujours attentive à restituer la noblesse humaine de ceux qui sont toujours davantage que des victimes. Il n’est guère étonnant que Marcus Rediker termine actuellement un livre consacré à la fameuse révolte qui a permis aux esclaves embarqués sur l’Amistad de prendre le pouvoir sur le navire en 1839 (The Amistad Rebellion: A Sea-Story of Slavery and Freedom, Penguin 2012). Davantage que la piraterie ou la traite esclavagiste, c’est le courage, l’intelligence, la solidarité, bref l’humanité des combattants pour la liberté et l’égalité dont il écrit l’histoire, livre après livre.
Marcus Rediker pourrait aussi être appelé un « historieur » : son travail consiste à raconter des histoires, à rassembler des faits (qui chacun, considéré isolément, pourrait paraître anodin) et à faire émerger leur signification par leur inscription dans une continuité de luttes, de refus, d’efforts, d’appels. L’Hydre aux mille têtes révèle « l’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire » en proposant la mise en récit de documents hétérogènes, de notations éparpillées, de micro-événements apparemment anecdotiques, qui ne prennent un sens révolutionnaire que par cette mise en récit. L’historien adoptant la vision « par le bas » ne peut faire justice à ceux d’en bas qu’en mobilisant une inventivité narrative. Il ne lui suffit pas de respecter la discipline historienne qui l’astreint à ne considérer que des « documents historiques » : il doit se faire storyteller pour restituer aux gestes ainsi documentés leur nature émancipatrice.
Cet historien d’en bas ne parvient à porter aussi efficacement la parole de ceux dont il relaie les combats que parce qu’il est animé par le charisme du prédicateur autant que par les talents du conteur. Né dans le Kentucky dans un milieu de mineurs, accepté à la prestigieuse université de Vanderbilt dans le Tennessee, qu’il quittera avant l’obtention de son diplôme pour aller travailler lui-même en usine, Marcus Rediker parle avec la force propre aux prédicateurs du Sud des États-Unis. Les actions de révolte qu’il restitue par ses écrits sont animées par l’actio rhétorique d’une parole calme et réfléchie mais toujours emportée dans une mobilisation contagieuse.
En une époque trop encline à désespérer du succès des luttes émancipatrices, il est plus que jamais indispensable de faire entendre la force de cette parole. Le paradoxe de L’Hydre aux mille têtes est que les récits de révolte ravaudés par Marcus Rediker et Peter Linebaugh se concluent presque invariablement par des « échecs » : l’insurrection est trahie, la rébellion avorte, les activistes sont capturés, les leaders exécutés, les « masses » ne prennent pas le relais. Ces histoires tirées du passé d’échecs et de décapitations sont toutefois inscrites au sein d’une histoire plus large, toujours en train de se faire, qui fait sentir la présence « cachée » de l’hydre derrière le spectacle trompeur des têtes coupées. C’est l’hydre qui résiste, qui pousse et qui repousse, depuis trois siècles, vers plus de liberté, d’égalité, de justice, de solidarité, d’humanité. C’est cette poussée humanisante, en lutte interminable contre les inhumanités de l’oppression et de l’exploitation, que met en récit et en action « l’histoire humaine » pratiquée par Marcus Rediker. ■

NOTES
■ 1. Citation tirée du site internet
marcusrediker.com/Miscellany/activism.htm.
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