En vue du séminaire de lecture du mardi 7 février au Lieu-Dit, nous reproduisons ici avec l’aimable autorisation des éditions Lignes un court extrait du Réveil de l’histoire d’Alain Badiou (pages 76 à 81). On lira également à profit un tribune dans Le Monde et une autre dans Libération.
Au fond, nos gouvernants et nos médias dominants ont proposé une interprétation simple des émeutes dans le monde arabe : ce qui s’est exprimé là est ce qu’on pourrait appeler un désir d’Occident. Un désir de « bénéficier » de tout ce dont nous, repus somnolents des pays nantis, « bénéficions » déjà. Un désir d’être enfin intégrés au « monde civilisé » que les Occidentaux, indécrottables descendants de colons racistes, sont si certains de représenter qu’ils montent des « tribunaux » internationaux pour juger quiconque affirme d’autres valeurs – certes parfois en effet peu recommandables –, ou fait seulement mine de secouer la pesante tutelle de la « communauté internationale » – certes parfois de façon purement intéressée.
Ce faisant, les Occidentaux drapés dans le manteau du Droit oublient que leur prétendu pouvoir de dire le Bien n’est que le nom modernisé de l’interventionnisme impérial.
Tout mouvement de masse est à coup sûr une demande pressante de libération. Au regard de régimes aussi despotiques, corrompus et asservis aux désirs impériaux que ceux de Ben Ali et de Moubarak, une telle demande est on ne peut plus légitime. Que ce désir comme tel soit un désir d’Occident est infiniment plus problématique.
Il faut rappeler que l’Occident comme puissance n’a jusqu’à présent donné aucune preuve qu’il se souciait de quelque façon que ce soit d’organiser la liberté dans les endroits où il intervient, souvent par les armes. Ce qui compte pour nos « civilisés » c’est : « Marchez-vous ou non avec nous ? », en donnant à l’expression « marcher avec nous » la signification d’une intériorité servile à l’économie de marché planétaire, organisée dans les pays en cause par un personnel corrompu, en collaboration étroite avec une police et une armée contre-révolutionnaires, formées, armées et encadrées par des officiers, des agents secrets et des trafiquants bien de chez nous. Des « pays amis » comme l’Arabie saoudite, le Pakistan, le Nigeria, le Mexique, et bien d’autres, sont tout aussi despotiques et corrompus, sinon bien plus encore, que ne l’étaient la Tunisie de Ben Ali ou l’Égypte de Moubarak, mais on n’entend guère s’exprimer à ce sujet ceux qui sont apparus, à l’occasion des événements de Tunisie ou d’Égypte, comme d’ardents défenseurs de toutes les émeutes en faveur de la liberté. On sent bien que nos États préfèrent le ferme calme garanti par les despotes amis à l’incertitude des émeutes. Mais dès lors que l’émeute se laisse interpréter comme, et encore mieux finit par être, un désir d’Occident, politiques et médias de chez nous lui feront bon accueil.
Cependant, cette issue n’est pas assurée.
Le fait même que Français et Anglais en soient venus, en Libye, à inventer purement et simplement, sous l’opportun porte-voix de Bernard-Henri Lévy, des « rebelles » de bric et de broc – dont les seuls vraiment efficaces se sont avérés être des anciens d’Al Quaida, imaginez le paradoxe ! – mais tous pour le moment à la botte (la Libye est bien le seul endroit du monde où des gens ont l’idée saugrenue de crier « vive Sarkozy »), à les armer, à les encadrer, et à leur assurer l’appui-feu de leurs aviations, montre à quel point, en définitive, nos gouvernants redoutent que s’exprime, dans les vraies révoltes, autre chose qu’un amour immodéré pour les civilisations impériales. Que l’on parle, après cinq mois d’action des aviations françaises et anglaises sous logistique américaine, de leurs hélicoptères d’assaut, et de leurs officiers et agents sur le terrain, d’une émouvante « victoire des rebelles » est franchement ridicule.
Mais c’est ce genre de victoire (Juppé disant, aveu de taille, « C’est nous qui avons fait le job. ») que les Occidentaux adorent. Car quand il s’agit de vraies révoltes populaires, ils ne peuvent s’empêcher d’imaginer que peut-être, après tout, ils ont affaire à des gens qui ne désirent pas s’époumoner en faveur de Cameron, de Sarkozy ou d’Obama. Peut-être – et leur angoisse augmente – s’agit-il dans tous ces épisodes d’une Idée encore informulée, mais pour eux très déplaisante ? D’une conception de la démocratie tout à fait opposée à la leur ? Dans cette incertitude, concluent-ils, préparons nos mitrailleuses, et vérifions ici ou là qu’elles sont en état de marche.
Dans ces conditions, il faut tenter de définir plus précisément ce qu’est ou serait un mouvement populaire réductible à un « désir d’Occident », et ce que les émeutes actuelles, au-delà de cette tentation mortifère, pourraient bien être.
Essayons : une émeute soumise au désir d’Occident prend la forme immédiate d’une émeute anti-despotique, dont la puissance négative et populaire est bien celle de la foule, mais dont la puissance affirmative n’a pas d’autre norme que celles dont l’Occident se prévaut. Un mouvement populaire répondant à cette définition a toute chance de se terminer par des réformes constitutionnelles très modestes et des élections bien contrôlées par la « communauté internationale », dont sortiront vainqueurs, à la surprise générale des sympathisants de l’émeute, soit des sicaires bien connus des intérêts occidentaux, soit une mouture de ces « islamistes modérés » dont nos gouvernants apprennent peu à peu qu’il n’y a pas grand-chose à redouter. Je propose de dire qu’au terme d’un tel processus, on aura assisté à un phénomène d’inclusion occidentale.
L’interprétation dominante, chez nous, de ce qui se passe, c’est que ce phénomène est l’issue naturelle et légitime, sous le nom de « victoire démocratique », des processus émeutiers dans le monde arabe.
Ce qui éclaire du reste que les émeutes soient en revanche brutalement réprimées et honnies quand elles ont lieu chez nous.
Si une « bonne émeute » réclame une inclusion occidentale, pourquoi diable se soulever là où cette inclusion est bien établie, dans notre solide démocratie civilisée ? Les pouilleux, les Arabes, les Nègres, les Orientaux et autres ouvriers venus de l’enfer, peuvent de temps à autre, et sans exagérer, exiger d’être « comme nous », d’autant plus que ce n’est pas demain qu’ils y parviendront, et qu’entre-temps le bon vieux pillage colonial qui nourrit notre sérénité persistera sous des formes diverses. Chez nous en revanche, ils n’ont que le droit de travailler et de voter en silence. Sinon gare ! Cameron et son petit goulag londonien réservé aux jeunes des cités, Sarkozy et son Kärcher anti-racaille, veillent aux murs de la civilisation.
S’il est vrai que, ainsi que Marx l’avait prévu, l’espace de réalisation des idées émancipatrices est l’espace mondial (ce qui, soit dit entre parenthèses, n’a pas été réellement le cas des révolutions du xxe siècle), alors un phénomène d’inclusion occidentale ne peut pas être tenu pour un changement véritable. Ce qui serait un véritable changement, ce serait une sortie de l’Occident, une « désoccidentalisation », et elle prendrait la forme d’une exclusion. Rêverie, me direz-vous. Mais il se peut qu’il en soit ainsi, sous nos yeux. Et en tout cas, c’est ce que nous devons rêver, parce que ce rêve permet de traverser, sans se renier ni s’enfoncer dans le « no future » du nihilisme, les pénibles années d’une période intervallaire.
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