L’opposition de principe au travail des enfants semble a priori faire l’unanimité. Loin de créer la polémique en Occident, ce refus est pourtant plus complexe qu’il n’y paraît dans d’autres régions du monde. Des syndicats d’enfants travailleurs se sont constitués et appellent ainsi à une législation définissant la notion de travail appliquée aux enfants et encadrant leurs conditions de travail et de rémunération, afin d’empêcher toute forme d’exploitation. Certains revendiquent même l’obtention d’une reconnaissance de leur droit au travail. La mise en place d’une législation interdisant le travail des enfants contribuerait à leur précarisation en niant la réalité de leurs besoins et de leurs contextes sociaux-économiques. Il s’agit donc ici, à la lumière de la situation réelle, de travailler à inventer une nouvelle définition du statut juridique et politique de l’enfant.
Contre le travail des enfants ?
Parler du travail des enfants n’est pas chose facile. Certes, plus de vingt ans après l’adoption de la convention des droits de l’enfant par l’Assemblée générale des Nations unies, la lutte contre le travail des enfants a considérablement gagné en puissance et en visibilité. Mais, malgré des résultats significatifs, comme l’adoption de la convention 182 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les pires formes de travail des enfants et l’émergence d’un mouvement mondial contre le travail des enfants, la charge émotionnelle et morale attachée à cette question tend à masquer la complexité du problème. Le travail des enfants est souvent considéré comme une pratique archaïque et indigne, qu’il faudrait condamner par principe. Or, si il inclut effectivement des zones d’exploitation qui réclament une condamnation immédiate, ce n’est pas là le tout de sa réalité. Le travail des enfants recouvre une variété infinie de situations singulières qui s’inscrivent dans des contextes spécifiques à telle ou telle société ou communauté, et qui appellent donc des jugements et des actions différents. Le travail des enfants n’est pas homogène, mais se décline de bien des façons : contraint ou choisi, réalisé au sein de la famille ou pour un tiers, rémunéré ou non, visible ou caché, partiel ou à temps plein. L’enfant peut être scolarisé ou non, isolé ou dans sa famille, travailler à son compte ou pour celui d’un employeur, être exploité ou au contraire bien traité. Dès lors, se dire « opposé au travail des enfants » ne suffit pas : il s’agit de préciser ce qu’on entend par là. Vise-t-on l’interdiction de toutes les formes de travail des enfants, ou seulement de celles qu’on considère comme « inacceptables » ? Dans ce dernier cas, on estime donc qu’il existe de « bonnes » et de « mauvaises » formes de travail. Mais alors, où tracer la ligne de partage ?
Un concept situé historiquement et géographiquement
À envisager le phénomène d’un peu plus près, le consensus autour de l’opposition de principe au travail des enfants pourrait rapidement s’effriter. En effet, condamner par principe ce phénomène en le considérant comme une réalité unifiée revient à universaliser un concept qui a pourtant une origine précise et doit pour beaucoup sa définition à son histoire. Le concept de travail des enfants est un concept made in Europe qui a connu son « heure de gloire » au moment de la Révolution industrielle. L’enfant était alors un acteur clé de la sphère productive, doté d’une valeur économique et soumis à des travaux dangereux. La crainte de bien des familles était alors moins la surcharge que la pénurie de travail pour l’enfant. Ce n’est qu’ensuite que le mouvement en faveur de l’éducation obligatoire a contribué à faire reculer le phénomène du travail des enfants dans les pays industrialisés. [...]
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