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Le climat de l’histoire et l’histoire du climat : à propos des « quatre thèses » de Dipesh Chakrabarty, par Julien Vincent

À propos de :

Dipesh Chakrabarty, « Le Climat de l’histoire : quatre thèses », trad. C. Nordmann, in La Revue internationale des livres et des idées, 2010, nº 15, p. 22-31. Emmanuel Garnier, Les Dérangements du temps. 500 ans de chaud et de froid en Europe, Paris, Plon, 2010, 244 p., 22 €.

Julien Vincent est historien, membre du comité de rédaction de la RdL. Il a récemment édité, avec Christophe Charle, La Société civile. Savoirs, enjeux et acteurs en France et en Grande-Bretagne, 1780-1914 (PUR, 2011).

Dans « Le climat de l’histoire : quatre thèses », un texte qui a fait date, publié en 2010 dans Critical Inquiry puis dans La Revue internationale des livres et des idées, Dipesh Chakrabarty tirait les conséquences pour la discipline historique de l’entrée de l’humanité dans l’Anthropocène, nouvelle ère dont l’avènement se caractériserait par la transformation de l’espèce humaine en « force géologique ». Pour Julien Vincent, le point de vue développé par Chakrabarty omet d’historiciser nos conceptions et nos représentations du climat et ignore les développement les plus récents et les plus féconds de l’histoire du climat.

Comment écrire l’histoire à l’ère du réchauffement climatique global (RCG) ? Parmi les voix diverses qui ont émergé pour s’emparer de cette question, celle de l’historien Dipesh Chakrabarty se distingue par l’ampleur et la radicalité de son propos. Dans quatre thèses sur ce qu’il appelle le nouveau « climat de l’histoire », il propose aux historiens et historiennes un ambitieux programme destiné à rénover leur discipline en profondeur. Parce que nous ne pouvons plus imaginer l’avenir avec le même optimisme qu’autrefois, expliquet- il, notre vision du passé doit elle aussi changer. Les historiens doivent tirer toutes les conséquences du fait que nous sommes entrés dans l’« Anthropocène ». Ce néologisme, proposé notamment par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, désigne la période de l’histoire de la terre la plus récente, qui commence vers la deuxième moitié du xviiie siècle avec la Révolution industrielle et au cours de laquelle l’espèce humaine est devenue une force géologique majeure, agissant sur le climat global. Examinons d’abord ses quatre thèses.

Afin de comprendre les origines de l’entrée dans l’Anthropocène – c’est la première thèse – nous devons abandonner la distinction « humaniste » traditionnelle entre l’histoire humaine et l’histoire naturelle. S’il est difficile de dater précisément les origines de cette distinction, elle est selon D. Chakrabarty devenue de sens commun et ne fut jamais sérieusement remise en cause au cours du xxe siècle. Deuxième thèse : écrire l’histoire de l’Anthropocène doit également nous conduire à réviser profondément les histoires existantes de la modernité. Depuis 1750, celles-ci n’ont en effet « jamais intégré la moindre conscience de la puissance d’agir géologique que les hommes étaient en train d’acquérir au même moment ». Troisième thèse : « l’hypothèse géologique de l’Anthropocène nous contraint à faire dialoguer les histoires mondiales du capital avec l’histoire des êtres humains comme espèce ». Il ne s’agit donc pas de tourner le dos aux histoires économiques, sociales et culturelles du capitalisme globalisé, puisque, en mettant au jour les aliénations de la modernité, celles-ci font oeuvre émancipatrice. Cependant, elles sont incapables d’envisager les paramètres naturels de l’histoire humaine qu’a mis au jour le RCG, ni d’envisager ce dernier autrement que comme une crise de management capitaliste. Alors que l’histoire de la mondialisation dévoile l’impossibilité de concevoir une modernité unique, et insiste au contraire sur la diversité sociale, économique et culturelle des modernités, la notion d’Anthropocène nous impose de réintroduire de l’unité biologique en faisant de l’espèce humaine le personnage central de l’histoire. Pour cela, les historiens doivent dépasser leurs préjugés disciplinaires et envisager l’histoire longue des formes de vie humaine sur la terre. Quatrième thèse : la nouvelle histoire de l’Anthropocène doit prendre acte des limites d’une histoire centrée sur la compréhension de l’expérience des acteurs. Faire l’histoire de la manière dont l’espèce humaine s’est constituée en force géologique, c’est inventer une forme d’histoire universelle « négative », puisqu’il est impossible de reconstituer « l’expérience » d’un universel comme l’espèce humaine.

L’histoire sociale avec quelques degrés de plus

Ce plaidoyer est d’autant plus étonnant qu’il provient d’un historien du colonialisme et de l’un des représentants les plus éminents de la démarche « compréhensive » en histoire et en sciences sociales. Cette dernière, par opposition à la démarche « explicative », cherche à comprendre les phénomènes historiques à hauteur d’homme et de femme, et non pas en prenant le point de vue surplombant du savant qui en sait toujours davantage que les individus dont il explique les comportements. Universitaire reconnu, professeur d’histoire à la prestigieuse université de Chicago, D. Chakrabarty est en effet un spécialiste d’histoire sociale connu pour ses travaux sur la classe ouvrière du Bengale pendant l’époque coloniale, ainsi qu’une figure importante des études postcoloniales, au sein desquelles son ouvrage Provincialiser l’Europe fait figure de classique. Il est ainsi devenu le porte-parole d’une histoire doublement « compréhensive », remettant en cause non seulement la prétention des élites sociales à expliquer les classes populaires, mais également celle des savants européens à expliquer les peuples colonisés. D. Chakrabarty est également l’une des voix importantes de la réflexion sur l’histoire du capitalisme et de la mondialisation. S’intéresser à l’expérience vécue des ouvriers de l’industrie de la jute à Calcutta et mettre l’étude de leurs perceptions au centre de son enquête l’a en effet conduit à dénoncer l’européocentrisme des catégories de l’histoire marxiste, par exemple en soumettant les notions de « capital » et de « travail » à une critique anthropologique. En cherchant à libérer l’histoire de la modernité capitaliste de ses faux universalismes, il est devenu l’une des références majeures pour une histoire non pas de la globalisation, mais de la diversité de ces globalisations. S’efforçant aujourd’hui à sa manière, après bien d’autres, de surmonter le clivage entre nature et société, D. Chakrabarty prend bien garde de souligner qu’il ne veut rompre ni avec l’histoire du capitalisme mondialisé, ni avec l’approche compréhensive en sciences sociales. Il demande plutôt que la première « dialogue » avec les sciences naturelles, et que l’on reconnaisse les « limites » de la seconde. La difficulté est dès lors de bien comprendre précisément ce qu’il entend par là.

Où va-t-on situer les limites de l’histoire compréhensive ? Chaque discipline, écrit D. Chakrabarty, a sa propre manière d’élaborer ses concepts, qui la conduit à élaborer une vision heuristique mais nécessairement « réductrice » de l’être humain. L’introduction en sciences sociales de concepts issus de l’histoire naturelle, tels ceux d’Anthropocène ou d’espèce humaine, soulève des difficultés méthodologiques qui ne sont pas seulement des « préjugés » qu’on pourrait surmonter par davantage de « dialogue » ou par la reconnaissance des « limites » de l’approche compréhensive, mais engagent la nature même des sciences sociales. Ces dernières, bien avant que le RCG ne soulève à nouveau la question de ses rapports avec les sciences de la nature, se sont largement construites autour du projet de dépasser l’opposition entre approches compréhensive et explicative. Comment « expliquer » le comportement d’acteurs du passé, si les catégories savantes sont toujours le produit d’un lieu et d’une époque, dont elles transportent inévitablement les présupposés culturels ou politiques ? Inversement, comment prendre le point de vue des acteurs sans renoncer à l’explication historique ? Les appels à la « réflexivité » en sciences de l’homme sont l’une des principales tentatives des dernières décennies pour articuler ces deux approches. Faire la critique historique et culturelle des catégories mêmes de l’histoire – comme le fait D. Chakrabarty à propos des notions de capital et de travail – permet d’élaborer une version plus compatible avec les exigences spécifiques de l’approche compréhensive, sans renoncer au souci d’explication.

Reconnaître les « limites » de l’histoire compréhensive suppose-t-il de renoncer à cette réflexivité méthodologique ? Les travaux en sciences de la terre s’appuient sur des concepts définis très précisément, à l’image de celui d’espèce humaine. En faire la critique historique et sociologique pourrait être l’une des formes du « dialogue » avec les sciences naturelles. Les tentatives issues des sciences sociales pour penser l’histoire de l’humanité dans son ensemble sont pourtant rejetées au motif qu’elles n’offrent pas une réponse adéquate au RCG, et qu’elles sont différentes de la notion biologique d’espèce humaine qui serait indescriptible en termes d’expérience. Ainsi, tout se passe comme si D. Chakrabarty, au nom de l’interdisciplinarité et du dialogue, avait d’emblée interdit toute appropriation des concepts des sciences naturelles par les sciences sociales : drôle de manière de surmonter le clivage entre histoire humaine et histoire naturelle que de soumettre l’une à l’autre. D. Chakrabarty n’ayant pas précisé s’il existait déjà des travaux historiques correspondant à son programme de recherche, ni à quoi ceux-ci pourraient ressembler, il est difficile d’éviter une discussion purement abstraite et philosophique pour discuter ses thèses. On peut néanmoins imaginer une autre stratégie de débat. Celle-ci consisterait à s’interroger, à propos d’objets historiques dont la pertinence pour une histoire de l’Anthropocène ne pourrait être mise en doute, sur les effets que l’on pourrait anticiper des propositions énoncées dans les « quatre thèses ». On verrait alors si celles-ci vont effectivement dans le sens d’une histoire à la hauteur des enjeux du RCG. Toute la suite de cet article se livre à un tel exercice à partir du cas du « climat ». [...]

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