Numéro 3 > Numéros parus|2/01/12    A A A

Le Centenaire d’une autre Amérique : Woody Guthrie, 1912-2012, par Laurent Lévy

À propos de :

Joe Klein, Woody Guthrie, A Life, New York, Delta Book, 1980, 512 p., 13,60 $ ; Ed Cray, Ramblin’ Man, The Life and Times of Woody Guthrie, New York, W. W. Norton & Company, 2004, 512 p., 29,95 $ ; Robert Santelli et Emily Davidson (dir.), Hard Travelin’: The Life and Legacy of Woody Guthrie, Hanovre, Wesleyan University Press, 1999, 280 p., 22,95 $ ; et Will Kaufman, Woody Guthrie, American Radical, Champaign, University of Illinois Press, 2011, 304 p., 29,95 $.

Laurent Lévy est l’auteur du Spectre du communautarisme (Éditions Amsterdam, 2005) et de La « Gauche », les Noirs et les Arabes (La Fabrique, 2010). Il est membre du comité de rédaction de la RdL.

Le chanteur, chroniqueur et romancier Woody Guthrie aurait eu cent ans en 2012. À l’occasion de ce centenaire, Laurent Lévy présente cette personnalité majeure de la culture populaire et de la politique radicale américaine, à travers la lecture de quelques ouvrages qui lui ont été consacrés, dont le plus récent, Woody Guthrie, American Radical, de Will Kaufman, s’attache à l’aspect politique du personnage.

Woody Guthrie est mort dans une Amérique dont il n’était déjà plus le témoin. Ce sont les sixties agitées et militantes, l’époque des grandes luttes pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, pour l’émancipation de la jeunesse. L’époque où la « nouvelle gauche » remplace déjà la « vieille »1. C’est le temps de la grande renaissance de la folk song et de sa fusion avec les cultures issues du rock et de la country music. Bientôt Woodstock. Certaines des idoles de ce temps – Bob Dylan, Joan Baez, Tom Paxton, Phil Ochs – ont elles aussi une idole : Woody Guthrie, qui meurt après quinze ans de silencieuse agonie, victime de la maladie de Huntington, dégénérescence neurologique génétique qui l’a petit à petit privé de ses fonctions motrices, jusqu’à l’empêcher de faire autre chose que répondre « oui » ou « non » d’un geste imprécis aux questions que lui posent les quelques proches qui ne l’ont pas oublié.

Dire à quel point cette Amérique en ébullition est son héritière, dans sa grandeur comme dans ses contradictions, c’est énoncer une évidence méconnue. Les deux grandes biographies qui lui ont été consacrées (Joe Klein, Woody Guthrie, A Life, 1980 et Ed Cray, Ramblin’ Man, The Life And Times Of Woody Guthrie, 2004) permettent d’en prendre la mesure. On n’aura fait le tour, ni du personnage, ni de sa bibliographie si l’on n’ajoute à ces livres Hard Travelin’, The Life and Legacy of Woody Guthrie (1999), dirigé par Robert Santelli et Emily Davidson, et Woody Guthrie, American Radical (2011), par Will Kaufman, qui inaugurent sans doute le flot attendu des publications du centenaire.

Woody Guthrie est en effet né il y aura cent ans le 14 juillet 2012, le Bastille Day comme disent les Américains ; il est mort cinquante-cinq ans plus tard, le 3 octobre 1967, si tant est que sa mort si longue puisse être assignée au seul jour où son coeur s’est arrêté de battre. Qu’aucun livre en français ne soit à ce jour disponible sur cette figure essentielle est un indice du degré d’insularité de notre culture ; on peut espérer qu’entre le centenaire de sa naissance et le cinquantenaire de sa mort, certains éditeurs prendront le risque de faire mieux connaître – voire de faire connaître – cette grande voix de l’autre Amérique.

« Il était, écrit de lui son ami Studs Terkel, un rude morceau de cuir, et un plus rude encore, plus gros morceau d’homme. » La vie de Woody Guthrie est un roman : cela ne simplifie pas le travail des biographes. D’autant moins que, d’une part, Guthrie a lui-même publié un roman partiellement autobiographique (Bound for Glory, dont une traduction avait été publiée par les éditions 10/18 sous le titre En route pour la gloire et dont Hal Ashby a tiré un film où David Carradine joue le rôle de Guthrie) qui – il s’agit après tout d’un roman ! – prend quelques libertés avec le déroulement réel des choses ; et que, d’autre part, il existe une image d’Épinal sur la vie de Guthrie. Et l’on sait qu’aux États-Unis, c’est un principe général, exprimé dans sa perfection dans le grand film de John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valence : si elle vous semble plus belle que la vérité, Print the legend !, imprimez la légende ! Or Guthrie est d’abord une légende. Comme souvent les légendes, elle n’est pas sans support dans la réalité, et c’est ce qui la rend fascinante. Commençons donc par elle.

La première identification du Guthrie de la légende est celle de ce qu’il appelle lui-même son peuple : celui des « Okies », les réfugiés, exilés, migrants des grands espaces des États du sud – Oklahoma, Texas, Tennessee, Kansas, Géorgie – chassés par la misère, les vents de poussière et les spéculateurs de leurs terres, et qui devaient prendre la route pour la Californie, au coeur de la crise des années 1930. Ceux-là mêmes dont John Steinbeck a écrit l’épopée dans Les Raisins de la colère. Dans une scène du film tiré de ce roman, on voit ces migrants dans un camp de réfugiés chanter au feu de camp Goin’ Down This Road (J’descends c’te route) l’une des nombreuses chansons par lesquelles Woody Guthrie a illustré cet exode.

I’m goin’ down this road a-feellin’ bad
And I ain’t gonna be treated this a-way.
J’descends c’te route et je m’sens mal
Et j’vais pas m’laisser traiter comme ça ! [...]

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