Marcus Rediker : Ma démarche de conteur n’est pas inspirée par le monde des affaires états-unien, mais plutôt par son adversaire de classe : l’ancienne et digne tradition de la classe ouvrière, incarnée pour moi par mon grand-père qui travaillait dans les mines de charbon du Kentucky et qui était un excellent conteur. L’usage récent du storytelling par les publicitaires et les hommes politiques états-uniens n’est qu’une manifestation supplémentaire du vampirisme du capital, pour lequel tout est bon à prendre, même s’il s’agit d’une création de ses adversaires, tant que cela lui permet d’étancher sa soif de sang et d’augmenter ses profits.
Tous mes livres relèvent de l’histoire « vue d’en bas1 », expression qu’a forgée le grand historien de la révolution française Georges Lefebvre. En écrivant sur les marins au long cours, considérés comme les premiers représentants du prolétariat moderne, sur les marins, sur les esclaves, sur ces « équipages bigarrés » qui ont incarné l’Atlantique révolutionnaire, ou encore sur les pirates qui, en mer, ont bâti un ordre social alternatif, je me suis toujours efforcé de recueillir les récits et la compréhension qu’avaient d’eux-mêmes les travailleurs qui ont bâti le monde dans lequel nous vivons.
Je n’accepte pas l’opposition binaire entre « histoire humaine » et « science objective ». The Slave Ship est scientifique dans la mesure où il s’appuie sur des sources et des documents, cités et référencés, que tout lecteur ou chercheur peut examiner afin de contrôler la rigueur empirique des interprétations que j’en propose. La sélection des récits est elle-même scientifique. Elle s’appuie sur leurs liens et leur cohérence avec d’autres éléments factuels. J’ajouterais même que certains récits non académiques sont souvent « scientifiques » – ils s’appuient sur des expériences réelles et permettent la plupart du temps d’en tirer des enseignements pratiques, comme le note Walter Benjamin dans son brillant article « Le Conteur ». Le mot « scientifique » vient de scientia, le savoir. Il existe différents types de savoirs, dont certains sont plus dangereux que d’autres. Le savoir le plus subversif, selon moi, est celui que la classe laborieuse a produit pour elle-même alors qu’elle devait affronter des conditions qu’elle n’avait pas choisies.
Les récits de The Slave Ship s’appuient sur trente ans de travail à partir d’archives maritimes et judiciaires, de correspondances, de mémoires, d’articles de journaux, autrement dit à partir de tous les documents qui me permettaient de comprendre ce que les personnes présentes sur les négriers pensaient, disaient et faisaient. Ces sources ont été pour moi une manière d’écrire contre les approches qui font disparaître les sujets humains dans un système abstrait, dissimulant par là l’extrême violence sur laquelle était fondé ce système. Le fait que l’on retrouve une bonne part des méthodes d’analyse de l’économie contemporaine dans la manière dont les marchands d’esclaves du xviiie siècle écrivaient et pensaient leur activité m’a frappé : ce n’est pas une simple coïncidence.
Pour ce livre, j’ai aussi utilisé des données et des analyses quantitatives, puisées notamment dans la Trans-Atlantic Slave Trade Database, qui fournit des renseignements sur presque 35 000 déportations d’esclaves. En mettant l’accent sur les aspects humains de ce commerce, je n’ai fait que réaffirmer la thèse de l’anthropologue marxiste Eric Wolf : « le monde des hommes constitue une multiplicité, une totalité de processus interdépendants, et les recherches qui décomposent cette totalité et ne parviennent pas ensuite à la reconstituer falsifient la réalité2. » La chose est bien connue, a dit Charles Wright Mills, l’empirisme abstrait a une regrettable tendance à décomposer la réalité, à se focaliser sur l’une de ses parties et à prétendre de façon erronée que cette partie est la seule qui compte véritablement. C’est exactement ce en quoi consiste la « violence de l’abstraction ».
YC : Est-ce que, dans cette démarche de résistance à la « violence de l’abstraction », vous percevez une frontière claire entre l’écriture de l’historien et l’art du récit littéraire ? Pour être un historien « humain », ne faut-il pas être un peu romancier ? Les romanciers ne sont-ils pas les seuls historiens « humains » authentiques ?
MR : La frontière entre l’histoire et le récit littéraire s’est brouillée ces dernières années, avec des effets assez mitigés. Le mauvais côté de la chose est que l’analyse structurelle a dans une large mesure déserté l’histoire sociale et culturelle. Par exemple, la « microhistoire », qui s’intéresse aux individus, au temps et à l’espace, sous-estime souvent les forces plus larges qui les façonnent. Dans mon travail en cours sur l’histoire de la révolte de l’Amistad en 1839, j’explore les histoires d’individus qui allaient se rebeller – comment ils avaient été réduits en esclavage au sud de la Sierra Leone –, mais en mettant l’accent sur la manière dont leur sort était partiellement déterminé par les marchands londoniens, les officiers royaux de Séville, les monarques des régions côtières de l’Afrique de l’Ouest, les marchands d’esclaves de Baltimore, les planteurs de La Havane et le marché mondial du sucre dans lequel tous tenaient un rôle. L’historien doit avoir le regard du romancier sur ses personnages, le décor et les détails éclairants, mais il doit aussi replacer tous ces éléments dans un contexte plus large. Tout bon historien, comme tout conteur de talent, raconte une grande histoire dans une petite histoire.
La narration littéraire peut rapprocher l’histoire des gens ordinaires, la « démocratiser », lui ôter un peu de son caractère élitiste, afin qu’elle soit plus populaire, qu’elle soit accessible au plus grand nombre. De ce point de vue, mes maîtres sont E. P. Thompson et Christopher Hill, tous deux pionniers de l’« histoire vue d’en bas ». Ils sont les auteurs de remarquables histoires humaines, lues par le grand public aussi bien que par les universitaires. Leur succès s’explique parce qu’ils ont fait de la littérature, de la poésie et du folklore des enjeux centraux, et que, de plus, ils écrivaient clairement, avec vigueur et élégance.
En avril 2008, je suis intervenu au séminaire « The Slave Ship in History and Literature » avec Barry Unsworth, l’auteur d’un roman sur le commerce d’esclaves qui a reçu le Booker Prize, Sacred Hunger. Nous avons discuté de nos manières de mettre à profit l’écriture et la recherche pour exposer ce sujet difficile aux lectorats de Grande-Bretagne et des États-Unis, où la mémoire de ce terrible commerce a été largement refoulée. Nous en avons conclu que nos deux projets étaient, en dernière analyse, plutôt similaires, mais que l’imaginaire de l’historien est plus contraint, plus discipliné par les sources et les documents qui ont survécu au temps. Barry avait conduit de très nombreuses recherches, mais au final, il était libre de façonner ses personnages, ses dialogues et ses événements. Ce n’était pas mon cas.
Je travaille en ce moment même avec la dramaturge Naomi Wallace, qui écrit une pièce sur un événement particulier dont traite The Slave Ship : la décision prise en 1791 par James DeWolf, le riche capitaine d’un négrier qui fut plus tard sénateur de Rhode Island, d’attacher une femme africaine malade à une chaise et de la hisser par-dessus bord – ce qui revenait à la tuer – afin d’éviter qu’elle ne contamine d’autres esclaves et que les profits de la traversée ne s’en trouvent réduits. Naomi pourrait dire que l’histoire est un art plus élevé que le théâtre, mais il est incontestable qu’elle a toute latitude dans sa pièce pour explorer les dimensions émotionnelles et politiques de cet événement. Mon souhait serait que les historiens, les romanciers, les poètes et les dramaturges échangent leurs méthodes pour explorer les sujets qu’ils ont en commun. Ils produiraient des genres différents mais peut-être complémentaires de savoirs qui enrichiraient notre compréhension du passé et du présent.
Je travaille aussi avec Alessandro Camon, un producteur installé à Los Angeles, et Lions Gate Entertainment à une adaptation de mon livre Pirates de tous les pays. L’Âge d’or de la piraterie atlantique (1716-1726). Il ne s’agit pas d’un documentaire, mais d’une série télévisée, ce qui représente un défi pour moi, en tant qu’historien. Notre objectif était de proposer aux spectateurs la première reconstitution historiquement rigoureuse de l’univers de la piraterie à l’écran, autrement dit de substituer l’histoire réelle, avec les aspects les plus durs, les plus sanglants et les plus déchirants de la lutte de classe en mer, à la mythologie hollywoodienne. J’ai commencé par écrire un synopsis qui reprenait mon livre en se focalisant sur une série de personnages historiques et en établissant une intrigue. Tout ce qui figurait dans ce synopsis ne correspondait pas nécessairement à un événement historique réel, mais nous étions tous d’accord sur l’importance, du point de vue de l’exactitude historique, de n’introduire que ce qui aurait pu effectivement arriver dans l’univers matériel singulier dans lequel vivaient les marins et les pirates. Tout cela implique de faire bouger les lignes entre histoire et récit. [...]
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