À propos de l'auteur de l'article :
Thomas Hippler est maître de conférences à Sciences Po Lyon, senior research associate au programme « The Changing Character of War » de l’Université d’Oxford et membre du comité de rédaction de la RdL. Il est notamment l’auteur de Soldats et citoyens. Naissance du service militaire (PUF, 2006) ainsi que d’un livre à paraître sur les bombardements aériens.
Il y a cent ans, un pilote italien larguait plusieurs bombes sur une oasis libyenne. Ce premier bombardement aérien de l’histoire constitue le moment inaugural d’une transformation radicale de la nature même des guerres, dont nous venons d’observer le dernier développement avec les bombardements de l’OTAN destinés à abattre le régime de Mouammar Kadhafi. Cet anniversaire et cette coïncidence – non fortuite – sont l’occasion pour Thomas Hippler de reconsidérer cette histoire et d’en interroger la signification politique profonde.
Tripoli, 1er novembre 1911 : « J’ai décidé d’essayer aujourd’hui de larguer des bombes de l’aéroplane. Personne n’a jamais tenté une chose de ce genre et, si je réussis, je serai heureux d’être le premier », écrit le lieutenant Giulio Gavotti dans une lettre adressée à son père. L’ingénieur genevois vient de décrocher son brevet de pilote au moment où le gouvernement italien décide de se lancer dans la conquête d’un empire colonial en Libye. Son tableau de chasse se limite à un vol non autorisé au-dessus du Vatican, qui lui a valu quelques jours d’arrêt, et à une seconde place lors d’un raid entre Bologne et Venise. Mais fin septembre 1911, les choses commencent à se corser en Libye : la Sublime Porte ayant refusé de céder Tripoli, l’Italie déclare la guerre à l’Empire ottoman. Moins d’une semaine plus tard, la ville tombe entre les mains des Italiens. Membre d’une petite « flottille d’aviateurs », Gavotti est dépêché sur le continent africain quelques jours après son 29e anniversaire.
À l’aube du 1er novembre, Gavotti fait décoller son appareil, direction la Méditerranée. Il n’a pas d’ordre de mission, mais il a une idée. Il décrit un long virage au-dessus de la mer avant de mettre le cap sur la petite oasis d’Ain Zara, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Tripoli, où il avait remarqué un attroupement de combattants arabes lors d’un précédent vol de reconnaissance. « Je tiens le volant d’une main, de l’autre je défais la lanière qui ferme le couvercle de la boîte. J’en extrais une bombe que je pose sur mes genoux. Je prends le volant avec l’autre main, et avec celle qui est libre, j’extrais un détonateur de la petite boîte. Je le mets dans ma bouche. Je referme la boîte, place le détonateur dans la bombe et regarde vers le bas. Je suis prêt. Je suis à environ un kilomètre de l’oasis. »
Prise de court face à l’agression italienne, l’armée ottomane rencontre au même moment des difficultés considérables. Au point que Fethi Bey, le commandant militaire ottoman de la région de Tripoli, décide de retirer ses troupes et de faire appel à des unités indigènes pour mettre en œuvre une tactique de guérilla. La tâche de Gavotti en Libye consiste à mener des missions de reconnaissance stratégique et à tenir l’état-major informé des manœuvres de l’armée ennemie. Mais les guérilleros ne procèdent pas comme une armée régulière : ils ne concentrent pas leurs forces de la même façon et se meuvent parmi la population civile à la façon d’« un poisson dans l’eau ». Dans ces conditions, la reconnaissance stratégique perd toute utilité et les aviateurs italiens doivent s’inventer de nouvelles missions. D’où l’initiative de Giulio Gavotti. Elle devait connaître une longue postériorité. [...]
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