Numéro 3 > Numéros parus|2/01/12    A A A

Aníbal Quijano et la colonialité du pouvoir, par Emmanuel Delgado Hoch et Félix Boggio Éwanjé-Épée

Emmanuel Delgado Hoch est éditeur.

Félix Boggio Éwanjé-Épée est étudiant et membre du collectif éditorial de la RdL.

À travers la figure de Quijano, toute une trajectoire de la gauche intellectuelle latino-américaine se dessine. Tandis que les approches classiques des formations sociales d’Amérique latine inscrivaient les réalités indigènes et la spécificité des projets de développement dans un cadre marxiste, ou encore dans une sociologie de la dépendance, Quijano incarne, à l’orée des années 1990, une refonte des savoirs sur l’histoire de l’Amérique latine et des luttes indigènes. Critique de l’emprise eurocentrique sur les savoirs et les formes de vie existantes, il propose de (re)penser la hiérarchie raciale comme dimension constitutive du projet de la modernité capitaliste occidentale, à travers le prisme du concept de « colonialité du pouvoir ». Un groupe de chercheurs et de chercheuses s’est progressivement cristallisé autour de la notion pour lui donner toute son ampleur, et procéder à la critique des savoirs eurocentriques.

Le caractère eurocentrique du capitalisme comme système mondialisé n’est pas un problème nouveau : on sait depuis les travaux d’Immanuel Wallerstein que l’émergence du capitalisme supposait une polarisation entre centre et périphérie et que l’expansion coloniale européenne était une dimension constitutive des premières phases de l’accumulation capitaliste. Mais il est possible de montrer une coïncidence plus profonde encore entre l’eurocentrisme, la naissance du capitalisme et la modernité occidentale. Elle consiste à saisir la découverte européenne des Amériques et le rôle qu’y a joué l’impérialisme ibérique comme éléments fondateurs de la matrice intellectuelle de l’Europe moderne, comme points de départ d’un développement capitaliste eurocentré. Dans cette perspective, la race et le racisme ne sont pas des conséquences funestes venant légitimer un ordre international inégalitaire : elles font partie de la colonialité du pouvoir (moderne), qui ne saurait se réduire aux structures coloniales telles qu’elles se sont formalisées entre le xviiie et la fin du xixe siècle. La colonialité est l’autre face de la modernité, son « côté obscur » : dans cette perspective, les mutations socio-économiques ainsi que les sédimentations cognitives et épistémiques de la Renaissance puis des Lumières européennes sont lues à la lumière de 1492, du monde qui s’édifie à compter de cette date.

De la sociologie de la dépendance à l’américanité

Le parcours d’Aníbal Quijano ne semble pas, au départ, se distinguer de celui des intellectuels critiques latino-américains de sa génération. Au milieu des années 1950, cet intellectuel péruvien commence par publier une sélection des écrits de José Carlos Mariátegui, connu pour son analyse marxiste hétérodoxe de la réalité péruvienne. Il faut noter ici que ce geste fondateur n’a rien d’anodin dans la carrière intellectuelle de Quijano. On peut dire que l’essentiel de son travail autour de la colonialité du pouvoir consista à pousser jusqu’à leurs ultimes conséquences certaines intuitions déjà présentes dans l’oeuvre de Mariátegui, qui était à l’époque l’une des références invoquées par tous les marxistes latino-américains. Mais, dans ses écrits des années 1970, le pas est loin d’être franchi : son approche de la question de la composante indigène du pays exprime plus l’engagement d’un marxiste classique se confrontant à la réalité indigène que l’élaboration d’un nouveau paradigme qui ferait de la race une dimension centrale des rapports sociaux de pouvoir. Quijano est à l’époque célèbre pour son Nationalism and Capitalism in Peru, paru en 1971, dans lequel on peut certes trouver une analyse des formes du capitalisme, des multinationales, de l’impérialisme et de la stratification des classes qui en découle, mais où la question indigène n’est, elle, quasiment jamais abordée. Quijano est alors un partisan, et ce jusqu’aux années 1990, d’une sociologie de la dépendance. [...]

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À propos de : Ngugi wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, trad. S. Prudhomme, Paris, La Fabrique, 2011, 168 p., 15 €. ...