Numéro 4|24/02/09    A A A
A propos de Marcel Durand, Grain de sable sous capot. Résistance et contre-culture ouvrière : les chaînes de montage chez Peugeot 1972-2003

30 ans d’usine – Nicolas Hatzfeld

Avec la réédition augmentée deGrains de sable sous le capot, ce sont trente-cinq années d’usine et d’écriture – en permanence entre opposition et sécession, négociation et sabotage, délimitation des territoires intimes et des territoires communs – qui nous sont données à lire.

Il faut s’offrir Grains de sable sous le capot. Pour le plaisir de la lecture d’abord. Voilà en effet un auteur bien installé dans son bonheur d’écrire, irrépressible. Une écriture économe, précise, efficace, guidée par l’action. Une sobriété industrielle ? Une construction sachant varier le rythme, s’arrêter à bon escient, multiplier les notes et saynètes pour tantôt composer un tableau, tantôt dérouler un récit. Une plume qui, sachant suggérer là où point trop n’en faut, offre au lecteur d’innombrables occasions de prolonger l’esquisse, entrer dans la scène, finir les personnages. Une vraie générosité d’écrivain sûr de ses ressources, du monde qu’il a à proposer et sachant cadrer l’imagination pour lui éviter de s’embourber dans les stéréotypes. Il parle d’un monde qu’il connaît sur le bout des doigts.

Il faut s’offrir ce livre pour le moral. Parlant de l’usine, ce livre prend le contre-pied des images les plus courantes. Si l’écriture de Marcel Durand (Hubert Truxler pour l’état civil) remonte à ses jeunes années, l’idée de construire et, peu ou prou, de faire oeuvre remonte à la nécessité de faire pièce aux discours managériaux des années 1980. Il fallait faire face aux argumentaires sur la nécessité de moderniser les entreprises et, pour ce faire, d’introduire les méthodes japonaises qui fascinaient le patronat et l’encadrement. Une partie des sociologues du travail baissaient pavillon, au motif que les pertes d’emploi rendaient obsolète la critique du travail. Et puis, au fil des années 1990, l’image de l’usine s’est trouvée prise entre la nostalgie branchée et la dénonciation de la souffrance ouvrière. Un regain de sympathie pas toujours exempte de condescendance, et qui n’est pas sans susciter malaise : au-delà des discours qu’on tient sur eux, comment les ouvriers vivent-ils leur situation, qu’en disent-ils et que font-ils ? Et voilà qu’Hubert Truxler nous apporte la chronique truculente d’une résistance ouvrière. Effet roboratif immédiat facilité par l’inventivité lexicale du texte : l’atelier est la scène où ils réinventent sans cesse leur rôle en réaction au script que l’encadrement s’évertue à leur faire jouer.

Le gang des planches de bord, les trois K et les Hen-Heins

Après quelques brèves pages d’entrée en matière, les présentations se font sans ambages. D’abord, sur le lieu du travail – les chaînes de montage – le gang des planches de bord avec qui tout commence, dont les principaux personnages sont le Gros, Nanard et l’Arpette, auxquels s’agrègent Michou, Alaing, le Chti, Gringo, la Flèche, Yougo, etc., autant d’individualités qui forment le socle du récit des premières années, les années de jeunesse, les années 1970. Cela suffit pour entamer l’initiation, à base de gags : gazole dans le tuyau d’air comprimé, boîte à outils garnie au munster, noix de graisse dans la poignée de main. C’est le tarif « copains ». Vis-à-vis des carrosseries, on entre dans le «lancer de planches de bord », le cacher de composants rares, l’interversion de pièces. Contre les autres secteurs, cela se règle à coups d’arrosages ou de concours de chant, tandis que des cris d’animaux saluent les visiteurs. La chaîne, parfois, a droit aux discrets sabotages qui font les meilleures pauses. À l’égard des gens déplaisants, fayots et autres rouleurs de mécaniques, avec les chefs surtout, le gang applique le « régime dur », variante autochtone du principe du bizutage. Ainsi s’installe ce qu’un anthropologue allemand, Alf Lüdtke, appelle le sens de soi, l’Eigensinn, qui se décline à toute échelle, de la personne au groupe de copains et du groupe au collectif des OS, les ouvriers spécialisés qui forment la piétaille de l’usine. Et qui s’éprouve sans cesse. Tout geste est ainsi mis en perspective : « Les fayots font la séance apéritive quand la journée est terminée. (…) Nous entamons le Ricard tôt en journée – et ça se passe au poste (de travail). Un Ricard, ça se déguste. Il sert à créer une ambiance. L’avaler cul sec après le boulot, il faut être dingue ! »

Avec les années 1980, la transition est rapide : « Tout le monde attend que Mitterrand agisse à notre place. La direction Peugeot se presse de nous presser comme des citrons ; mais elle est trop pressée et nous sommes trop mûrs. On lui saute à la gueule. L’automne sera chaud. Il est chaud. Il fut chaud.» Arrivent les trois K qui dominent la partie suivante : les kamarades, les kadres et les kons. Décalé par rapport à cette représentation militante d’un konflit auquel il participe, Marcel Durand conte par le menu, par le ras de terre du poilu récalcitrant, la bataille de 1981, longue série de débrayages quotidiens d’une minorité d’ouvriers. L’enjeu est double : les attentes ouvrières vis-à-vis de la gauche d’une part, et, de l’autre, l’impact d’un net mouvement d’intensification du travail visant à faire face à des pertes se chiffrant par milliards de francs. On fait connaissance avec les cravates : les tenants du commandement, que la direction réquisitionne pour leur faire faire pression sur les ouvriers grévistes. Serrant de près les cortèges de grévistes qui sillonnent les ateliers, les Kadres se transforment en « suivettes ». Les manœuvres varient, des pressions des chefs au poste des grévistes, aux quolibets voire aux coups qui se perdent : « Une cravate est à trois pas devant moi, légèrement détachée du cortège qui reprend son allure normale. Je me rapproche, décoche un coup de pied au cul bien placé et rentre dans les rangs, sifflant innocemment. » Semaine après semaine, la grève s’essouffle. Toutefois, elle desserre l’étau répressif mis en place au cours des années qui avaient suivi 1968.

Troisième partie : exploration du monde des « hen-heins », ces réfractaires auto-désignés d’après le bruit d’une visseuse qui visse, puis tourne dans le vide. Retour de l’impertinence qui, cette fois, conforte les liens de solidarité et de respect formés dans la grève. Création d’une contre-culture, explique Durand, qui décrit les cercles concentriques de cette reprise collective. Et qui cible le repoussoir : « Siap ! », le nom du syndicat maison claque comme une insulte. « Traiter un gars de Siap déborde largement sa signification syndicale, déjà peu reluisante. Pour les ouvriers de Sochaux, siap signifie surtout fayot, fumier, feignant, Cravate. Bref, tout ce qui est pourri. » Les Hen-heins forment des réseaux à travers l’atelier, se rendent visite de chaîne en chaîne, «parlent du dernier coup fumant» et préparent le suivant. Badges du CDM (Club des mécontents) sur les bleus d’entreprise, détournements des systèmes qualité, ripostes aux nouveaux modes de management et réactions à l’emploi discriminatoire des ouvriers immigrés. « Les en-heins sont les Hen-Heins sont le grain de sable de cette mécanique trop bien huiléeHHHen-Heins sont le grain de sable de cette mécanique trop bien huilée». Contre l’alourdissement des charges de travail, récits de refus pied à pied, d’ouvrier à chef, au fil des jours. Des combats pour réfractaires aguerris, le grand art de la résistance. Et, plus facile, plaisant même, les mille et une façons de ridiculiser les fayots, ou de garder à distance les chefs qui font ami-copain. Pourtant, les marges se resserrent : STO (samedis de travail obligatoire), lutte contre l’absentéisme, etc. Face à cela, la résignation affecte des ouvriers qui vieillissent, depuis la fermeture de l’embauche en 1979. La chronique est mitigée, de ce fait.

Nanard part à la retraite

Ici s’arrêtait le livre initial, publié en 1990 aux éditions de La Brèche et fort peu remarqué à l’époque. Mais la faconde ne s’est pas tarie. Cette seconde édition comprend deux nouvelles parties. La première retrace une grève survenue en 1989, touchant d’autres sites de Peugeot, sous forme d’arrêts de travail quotidiens. S’il s’agit là de salaires, le récit reste campé au ras des débrayages quotidiens. Un point de vue exceptionnel sur les tergiversations, les élans, les réticences ainsi que sur les pressions hiérarchiques et, là encore, les frictions avec les « suivettes ». La seconde reprend les événements ordinaires par lesquels tout change sans que rien ne change. Transfert vers un nouvel atelier aux techniques ultramodernes et échec d’un management convivial, changements de costume et autres réformes cosmétiques, catastrophe des 35 heures exposée par le menu, systématisation de l’intérim, mais aussi guerre des transistors entre ouvriers sur les chaînes. Et toujours, au coin de la page, Charlot réinventé. Le final, départ à la retraite de Nanard, se fait en costume en serge peignée, noeud papillon et chapeau.

Dans une remarquable préface, Michel Pialoux présente l’auteur, avec lequel il est devenu ami. L’écriture, tôt venue à Albert Truxler, s’est très longtemps limitée à de brèves notes, adressées depuis l’enfance à des proches. L’usine n’a rien modifié à cette écriture incessante et modeste, pratiquée sur des feuilles disparates, et souvent de récupération. Des feuilles que, pour distraire les copains, il faisait parfois passer à ses proches. Puis, lors de la grève de 1981, c’est un ami qui lui suggère d’écrire sur le mouvement auquel tous deux participent. L’écriture change de statut : exprimer un point de vue gréviste ne se réduisant pas à l’expression syndicale. De là, par la suite, tout en continuant sa chronique, il reconstitue avec les anciens copains le bon vieux temps du gang des planches de bord, dont l’exceptionnelle pétulance s’explique. La suite se fait, comme naturellement. Au point qu’on en oublierait presque que l’ensemble s’étend sur plus de vingt ans, que derrière l’apparente légèreté, nous avons là un travail ouvragé avec soin.

Il faut s’offrir ce livre qui, en bousculant les repères, provoque la réflexion. Dès leur mise en circulation, les feuillets bricolés suscitent des réactions diverses. Les copains les apprécient. Ils sont remarqués et soutenus par l’écrivain Jean-Paul Goux, auteur des Mémoires de l’enclave, et par Michel Pialoux. Mais cela n’a rien à voir avec l’engouement qui a parfois entouré d’autres auteurs ouvriers, pittoresques ou emblématiques d’un destin engagé, Léonard le maçon-député, Constant Malva le mineur courtisé, Augustin Viseux le militant exemplaire, etc. Là, les éditeurs renâclent. Les syndicats ignorent ce spécimen inassimilable. Et les lecteurs, au premier abord, sont souvent désarçonnés. Grains de sable détonne par rapport aux canons de la dignité ouvrière. Les comportements exubérants, les facéties parfois discutables, le langage radicalement non conformiste déroutent le lecteur qui cherche la classe ouvrière, ou sa disparition. Il devient lumineux, par contre, pour celui qui accepte de suivre des personnes en train de se recomposer sans cesse pour résister à l’incessante tendance de l’usine à les intégrer, les assimiler, les ingérer. Le combat ne se résume pas aux voies balisées de la revendication syndicale, qui sélectionne tant les thèmes recevables que les adversaires dicibles. Le cas des dénonciations ciblées de chefs indignes dans les tracts de Lutte Ouvrière – une rubrique que, de la Direction des ressources humaines aux vestiaires ouvriers, l’on commente en faisant mine de ne pas y toucher – montre combien les controverses sociales étouffent dans les canaux officiels de la communication et de sa contestation. Des canaux qui, de façon symétrique, façonnent une même image de la dignité ouvrière : sens du devoir, amour du travail et de la qualité, discipline et dévouement. Autant de conventions que Marcel Durand ignore, par principe. Il s’agit d’abord de soi, de son corps, de son âme, de l’image de soi. La tenue de travail peut devenir enjeu, aussi bien que la caisse à outils, les suggestions de modification de geste ou d’équipement, les temps chronométrés ou l’entretien d’évaluation.

Moi, Nous et Eux

Vivre à l’usine consiste aussi à composer de l’entre-soi, à faire vivre du lien social autonome et, parce que c’est nécessaire, du lien alternatif aux systèmes intégrateurs. Pour éclairer l’enjeu, on peut se référer à une formulation élaborée par l’historien Pierre Laborie à propos de l’opinion des Français sous l’occupation-collaboration, parlant de «penser double ». À l’usine, vivre suppose d’arbitrer sans cesse dans ce jeu d’acceptation et de refus. De repositionner ses propres repères, de délimiter les territoires du « moi » et du « nous », surtout du « nous » et du « eux », d’en définir la consistance et le contenu. À ce jeu vital, trop de raideur épuise, trop de relâchement abaisse la garde. Quand un mot d’ordre syndical de grève est trop désinvolte et ne mérite pas d’être suivi, on reste au poste. Mais pas question pour autant d’en prévenir le chef, habitué à vous faire remplacer systématiquement et qui se trouve interdit, avec son remplaçant inutile. La dignité, ici, se réaffirme avec classe. Faire de l’entre-nous suppose aussi, à chaque instant, de promouvoir le bon liant, de refuser les autres. De tenir tête au racisme d’un copain, de jeter devant les yeux du directeur un sandwich offert à l’inauguration du nouvel atelier, de disqualifier les tentations du fayotage. De repousser, encore et encore, le chef sans cesse relancé par l’encadrement dans des offensives de reconquête. Étalées sur trente-cinq ans de pratique, les chroniques rétablissent le travail quotidien qui s’effectuait dans les années 1970 comme celui des années 2000, réduisant singulièrement l’écart entre les époques supposées de l’apogée de la classe ouvrière ou de sa destruction.

Durand – Truxler fait ressortir également l’articulation des échelles. Le livre articule le temps lent du mouvement quotidien et le temps intense du conflit collectif. Ce dernier, considéré par l’en-bas, ne perd pas toute signification stratégique. Durand n’est pas Fabrice perdu dans le chaos de Waterloo, ni Georges Séguy se prenant les pieds dans le tapis de Billancourt au sortir des discussions de Grenelle en mai 1968. Ni stratège ni troupier, il participe, intervient parfois, suit aussi. L’enjeu gréviste sans cesse retravaillé prend de la consistance à travers les réseaux sociaux qu’il mobilise. Surtout, le livre montre comment l’empreinte d’une grève affecte le monde de l’atelier, comme épreuve d’une vérité forte. Cette empreinte perdure, traversant la répartition des gens sur les chaînes et la distribution des fonctions. Le respect qui s’est étalonné alors reste dans les esprits, et sous-tend une carte sociale aussi présente qu’invisible au néophyte. Pour la maîtrise, l’héritage gréviste est une eau dormante qu’il faut ne pas réveiller. L’image des syndicats est elle aussi modifiée. Entre eux et les réfractaires, le lien n’est ni naturel ni mécanique. Le livre de cet ouvrier, longtemps syndiqué sans plus, fait plutôt ressortir la fragilité du syndicalisme, souvent vu comme une structure malgré le soin que met une forte minorité à le soutenir dans les moments de tension.

L’épaisseur temporelle de ce journal d’une vie d’usine pourrait nourrir d’autres réflexions. Si Durand – Truxler reste, de bout en bout, ouvrier spécialisé puis agent de fabrication dénué de toute réelle promotion en 35 ans d’activité, son cas ne représente qu’une partie des trajectoires qu’il évoque. À côté de ceux qui, comme lui, doivent perdurer avec un corps dont le vieillissement est de moins en moins adapté à l’organisation du travail, quelques autres bifurquent, certains tournent casaque. Beaucoup plus nombreux sont ceux qui ne font que passer dans ce monde que parfois ils rejettent et où, plus récemment, ils n’arrivent pas à se faire embaucher. Original par son écriture, exemplaire par regard, l’écrivain ouvrier apparaît entouré de compagnons de passage. Son point de vue n’en est que plus précieux. Il illustre combien vivre dans un système aussi sophistiqué qu’une usine automobile est affaire de sécession avant que d’opposition. Face à ce que le psychiatre Bernard Doray appelait une folie rationnelle en parlant du taylorisme, il faut marquer la désaffiliation. D’où les mille façons de faire le fou pour ne pas le devenir. Réaction personnelle, réaction collective. Hors de l’usine, au demeurant, notre homme est fort civil. Passionné de rencontres, il rencontre aux Antilles une femme qu’il épouse. Entraîne, plus tard, ses enfants adolescents dans des voyages en auto-stop. Il a lu des livres en tous genres et nombreux, en a aimé certains avec force. Il ne campe pas dans son pré carré. Son rappel n’en prend que plus de force : l’usine fabrique des ouvriers qui, jamais, ne se réduisent à un collectif salarié et reprennent prise sur eux-mêmes en produisant à leur tour leur contre-culture. Une part de notre monde que Marcel Durand rappelle à notre bon souvenir. Merci l’artiste.

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